Les rituels funéraires et le deuil

Pour ceux et celles qui ont l’âge de s’en souvenir, jusqu’aux années 1970, les funérailles suivaient le plus souvent le même rituel : l’exposition du corps pendant plus ou moins trois jours au salon funéraire et une messe de funérailles à l’église (jamais le dimanche), suivie de l’inhumation du cercueil dans un cimetière.

Depuis sa fondation en 1979, la Coopérative funéraire de l’Outaouais (CFO) a dû s’adapter à des changements sociaux profonds qui ont eu pour conséquence, entre autres, de bouleverser les rituels entourant la mort. Il suffit de lire les avis de décès dans les journaux ou sur les sites Web pour comprendre que le corps d’un défunt est rarement exposé de nos jours. « L’an passé, nous avions prévu, sur 1709 décès, environ 120 expositions de corps en salon. Il y en a eu 44 de moins… En 2018, le taux d’exposition n’était plus que de 4,6% », précise Guylaine Beaulieu, directrice générale de la CFO.

Cette marginalisation du rite d’exposition des corps de défunts en salon funéraire n’est que la pointe des transformations en cours depuis la fin du 20e siècle. L’abandon de la pratique religieuse et la diversification des croyances, doublés du rythme effréné de la vie dans un monde régi par des technologies débridées, ont profondément bouleversé tout le cérémonial funéraire, qui doit désormais s’adapter aux exigences et aux attentes de chaque famille. Au thème religieux de la mort on a substitué une célébration davantage laïque de la vie du défunt. Par contre le deuil est souvent tenu au minimum, l’espace de quelques heures au salon funéraire entre la salle cérémoniale et la salle de réception.

Pour le personnel d’une coopérative qui œuvre dans le domaine funéraire, la situation est délicate. À force de côtoyer des familles endeuillées, on se rend compte de l’importance de bien vivre son deuil, et de la difficulté de le faire en trois ou quatre heures. Faut-il agir pour mieux sensibiliser les gens à l’approche du deuil ? « Oui, dit Mme Beaulieu, nous le faisons constamment. La formation qu’on offre à nos conseillères aux familles s’inscrit dans un programme qui s’appelle La symphonie, une approche d’accompagnement qui sensibilise à l’importance de faire une célébration de vie comme première étape du deuil. »

« Les psychologues le disent. Il y a des gens qui ne font jamais leur deuil et cela a des conséquences sur leur vie. Notre rôle, on le fait bien dans l’accompagnement mais parfois des gens arrivent ici bien décidés, ne voulant que le certificat de décès, les cendres, et c’est fini. C’est très délicat. Il ne faut pas s’imposer, on ne veut pas juger non plus. Les motifs peuvent être financiers, il peut y avoir des désaccords dans les familles, qui ont bien changé depuis 30 ou 40 ans », constate la directrice générale.

Comme entreprise funéraire, dit-elle « nous voulons sensibiliser les gens à l’importance d’avoir un rituel, peu importe le type de rituel, et à l’importance de conserver ce rituel parce qu’il est intimement lié avec le processus de deuil. » Mme Beaulieu se souvient d’une expérience qui l’avait marquée à cet égard. C’était tard le soir au columbarium de la coopérative à Hull. Une jeune fille observait en pleurant une photo et une urne. Son père, décédé depuis peu, avait été incinéré rapidement à la demande de sa conjointe, sans exposition. « J’ai tellement de peine, disait-elle, j’aurais aimé le voir une dernière fois », avant l’incinération. C’est là, dit Mme Beaulieu, « que j’ai compris tout l’impact de ne pas avoir de rituel. Cela m’inquiète et pour nous à la coopérative, c’est désormais un défi de société lié à la façon dont les gens traitent la mort aujourd’hui. »

Des célébrants de la coopérative funéraire sont aussi sensibles à un certain étouffement des rituels et s’interrogent sur les perspectives d’avenir. René Ouellet a noté une augmentation des familles qui se limitent à une remise des cendres dans l’intimité, au salon funéraire. « L’urne est emportée et dans dix ou quinze ans, on pourrait la retrouver dans des ventes de garage. Il me semble y avoir là un manque de respect», estime pour sa part le célébrant Paul-Jean Leclair.

À n’en pas douter, les changements de rituels funéraires constituent une préoccupation majeure pour la CFO, qui devra constamment s’interroger sur les funérailles de l’avenir.