Serge Bouchard : La mort apprivoisée

« La mort ne se cache pas, mais elle conserve son secret. Nous la voyons depuis toujours mais nous n'en avons jamais rien su. La mort est tellement ordinaire. »

Anthropologue, essayiste, communicateur, conférencier et surtout observateur d'une acuité exceptionnelle sur la société contemporaine, Serge Bouchard n'a jamais refusé d'aborder la mort, qu'il traite avec un mélange de respect et de familiarité. Tout en se portant à la défense du caractère sacré de la mort, il disserte sans faux-fuyants sur ce qu'il en sait après l'avoir vue lui prendre bien avant l'heure la femme qu'il aimait plus que tout.

Rencontre avec un homme qui sait intégrer ses émotions à ses réflexions.

Depuis longtemps, la mort vous intéresse. Est-ce le propre de l'anthropologue de s'y intéresser ou est-ce une préoccupation personnelle ?

J'aime à penser que je suis d'abord un être humain. Et c'est le propre de l'humain de se pencher sur la mort. J'ai toujours été inconfortable, en même temps que fasciné, par le fait de voir le vivant mort.

Quand j'étais jeune, j'ai vu des chats et des chiens mourir. L'avant et l'après me fascinaient. On voit un chien qui court et, après, il ne bouge pas. C'est énorme, cette prise de conscience. L'immobilité du mort, du vivant qui est devenu mort. Et tout le reste qui vient avec : les grandes questions à savoir si l'absence sera longue, dans quel lieu se retrouve-t-on et tout ce qui en découle.

Il y a aussi le fait que j'en parle d'abondance et à l'aise. On me dit parfois « Arrête d'en parler », ou « je ne veux pas parler de cela ». Il y a une certaine pudeur.

Pourquoi cette pudeur selon vous ?

Parce qu'on est devenu une société unidimensionnelle, un monde de consommation, de richesse et d'individualisme. Jamais une société n'aura autant sacralisé l'individu. La dérive, le dérapage est inévitable : si vous sacralisez la personne, vous allez faire le dernier pas qui est de nier et son vieillissement, sa mort et le côté éphémère de la vie.

Pour répondre bêtement, on ne veut pas en parler parce qu'on ne veut pas mourir. Il est anormal de mourir, et comme on ne veut pas vieillir, il est anormal de vieillir.

Il faut se réconcilier avec le temps ! Et le temps, qu'est-ce qu'il fait : il passe. J'ai 57 ans et tout ce que j'entends des gens de ma génération c'est : « Moi, je ne vieillis pas; moi, je suis parfaitement en forme; moi, je ne ressens pas la vieillesse », et on se fait rassurer par l'espérance de vie qui augmente. Moi je suis bien chanceux : mon espérance de vie est à 90. La mort va reculer. On me donne l'illusion que je vais vivre en forme jusqu'à 122 ans.

On a tout dévié le débat, ou la réflexion. La mort, comme le vieillissement, n'est pas la bienvenue dans les conversations. On désapprend à vieillir comme on désapprend à mourir. C'est même devenu un tabou.

C'est cette disparition du sacré qui expliquerait l'économie des rituels que vous déplorez ?

Durant tout le 20e siècle, on a assisté à une perte spirituelle. L'humain a voulu devenir Dieu à la place de Dieu. Là on arrive au point où les sociétés sont à la recherche d'un univers spirituel. Constatation simple : l'humain ne vit pas sans spiritualité.

Et actuellement, on est sous-alimentés en spiritualité, jusqu'à devenir incompétents. Mais l'incompétence la plus visible, c'est l'érosion et l'appauvrissement et parfois même le ridicule pathétique de nos rituels funéraires. On ne sait plus : « Je peux-tu parler à Dieu. Sinon, je parle à qui ? Je lui dis quoi ? Les cendres, je les mets comment ? Je m'en occupe quand ? » Il n'y a rien de réglé; on invente à mesure. Cette invention pourrait être belle; ça pourrait être une belle créativité. Mais souvent, ça dénote le vide, la désorganisation et l'ordinaire.

Vers quoi s'en va-t-on alors ?

À un retour vers le sacré. Les gens de ma génération ont beau dire qu'ils ne mourront pas, ils meurent ! On aura beau rationaliser, être prudents, arrêter de fumer, manger du poisson avec des Oméga 3, on cherche la formule magique pour prolonger la santé. Mais le rendez-vous, lui, il est là. On ne connaît pas la date ni l'heure, mais on a la certitude de l'événement.

C'est cette certitude qu'on veut briser. Et c'est elle qui va ramener le sacré. Car il est impossible de faire face à la mort sans spiritualité, sans philosophie. Moi, j'en ai la conviction. Donc, on a besoin des rituels. C'est par ce biais que la sacralisation du monde revient. Parce que la mort nous bat constamment.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans les rituels ?

La façon dont on traite les morts est un des moyens de définir l'évolution de l'humanité. C'est ça l'être humain : c'est la tête, le cerveau, les outils, c'est bien des choses. Pour les paléo-anthropologues qui étudient les humains dans les temps très anciens, une des premières reconnaissances de la haute intelligence, c'est le sens du sacré. C'est quand on découvre des sépultures. Si on voit que la sépulture est élaborée, on voit qu'il y a eu un rituel, des croyances partagées sur la mort.

Mais en l'absence de rituel, il y aura tous les rituels. C'est une conséquence de notre grand individualisme, de notre culte de l'ego et de la personne. Vous voyez apparaître dans les testaments et dans les dernières volontés des indications de rituels personnalisés qui ne sont écrits qu'au JE.

La mort appelle pourtant le sens de la solidarité de la communauté. La mort réunit énormément. En ce sens là, la mort est antimoderne, parce que nous autres on n'est pas des sociétés de réunion, on est des sociétés de JE.

Vous avez consacré deux chapitres sur les cimetières dans un de vos livres. Qu'est-ce qui vous fascine autant dans ces lieux ?

Je suis fasciné par la mémoire et la durée. C'est aussi simple que ça. Encore une fois, je me réclame de mon humanité.

J'aime les vieux cimetières. Je me souviens d'avoir écrit qu'il n'y avait rien de plus triste que la mort d'un cimetière, un cimetière oublié. Un cimetière, c'est un témoin du passé. Il ne faut pas avoir de cœur pour entrer dans un cimetière et se dire « bah, ce n'est qu'un paquet d'os tout ça ». On regarde les noms : il me semble que chacun a son histoire. Des gens ont pleuré, des gens se souviennent.

Vous dites que le fait d'avoir des cimetières, c'est comme un contrat de solidarité entre les vivants et les morts.

Quiconque a vu la mort de proche sait très bien qu'à partir du moment où la personne meurt, on voit la personne vivante et une fraction de seconde mystérieuse plus tard, elle est morte. On n'a pas le choix de la laisser aller, mais ça déclenche chez le survivant une volonté de garder le lien. On se dit « tu vas rester, jamais je ne t'oublierai, jamais je ne couperai le lien ».

Dans les sociétés traditionnelles, on tissait un lien social, communautaire, culturel et individuel entre le monde des morts et le monde des vivants. On gardait les morts une patte dans la vie tout en avertissant les vivants qu'ils avaient une patte dans la mort. En fait, on entretenait le dialogue.

Votre femme a succombé d'un cancer en 1995. Que retenez-vous de cette épreuve ?

J'ai écrit un texte intitulé La mort est un chat, dans un recueil qui s'appelle Jamais de la vie. J'avais promis de faire ce témoignage à la fois pour me libérer, aussi pour pouvoir dire aux gens qu'il n'y a pas de recette à la souffrance ni au désespoir, mais il faut passer au travers.

Je retiens qu'il n'y a rien de plus ordinaire que la mort. Ce n'est pas extraordinaire puisque ça arrive à tout le monde. Mais quand ça nous arrive, le malheur, lui, est extraordinaire parce que et c'est nous qui le vivons.

Vous étiez ensemble depuis longtemps ?

On s'est rencontrés quand j'avais 18 ans, on s'est mariés à 19 ans. Ensuite, on a été 27 ans ensemble. On a eu un garçon. On menait une vie très heureuse.

Puis en 1982, à 34 ans, elle s'est fait diagnostiquer un cancer du sein. Et là, on est entrés dans un long processus de maladie, de thérapie, de discussions sur la mort. Quand on prononce le mot cancer, on pense à la mort. Le cancer est symboliquement la patente que tu ne veux pas avoir.

Ma femme Ginette a eu cinq cancers. Elle a mené un combat furieux, comme tous les gens qui ne veulent pas mourir. Elle a donc été malade de 1982 à 1995, avec cinq récidives et des mutations du cancer qui l'attaquaient partout, avant de porter le coup final.

Combien de discussions avons-nous eues sur la mort ? Nous avons tout abordé, sans rien éviter. Elle a atteint ce point qu'on appelle le point de résolution. Et à partir du moment où elle s'est résolue, qu'elle a compris que tout était terminé, ça a bien été.

Aviez-vous déjà commencé à préparer votre deuil avant sa mort ?

Dans une situation comme celle-là, le deuil est assez complexe. La mort nous habitait, on se battait. Je l'ai accompagnée à tous ses rendez-vous et toutes ses séances de radiothérapie. J'étais très content quand elle est morte. Quand je l'ai vue morte, j'ai dit merci mon Dieu.

On fait notre deuil, mais il faut avoir le courage de se dire qu'il restera des blessures qui ne guériront jamais. La mort est irréversible, la mort est irréparable. Je ne l'oublierai jamais. Même si je refais ma vie, elle me manque encore.

Dans votre travail, vous observez beaucoup nos attitudes. Avez-vous porté une attention particulière à votre travail de deuil ?

Pas du tout. Dans ce genre de chose, je serais plutôt du genre imbécile courageux. Je suis un être courageux dans le vrai courage qui est à long terme d'accompagner quelqu'un à la mort. Ce courage-là est une suspension du jugement, une suspension de l'introspection, une suspension du regard sur soi. Autrement dit, je me refusais cette analyse. J'étais actif, présent, fatigué, désespéré. Mais je n'étais pas surpris de ma désespérance. Je n'étais pas surpris de ma souffrance. Je n'étais pas surpris de mes pleurs. J'ai trouvé ça dur, mais il y a tellement de choses qui sont plus horribles. Ça a été ma façon de le vivre, en me disant que ce n'est pas exceptionnel. On meurt.

Comment cette épreuve a-t-elle changé votre perception de la vie ?

Ça l'a dédramatisée, démystifiée beaucoup. Voir mourir la femme qu'on aime, celle avec qui on vit depuis des années, c'est évidemment un drame. Mais je le répète, j'étais content. Elle souffrait tellement. Le voyage a été long. J'aimais l'idée de sa libération. Mais aussi cette idée que là où elle est maintenant, ça ouvrait une porte pour moi-même plus tard. Au moment de passer, je ne serai pas content, je vais être angoissé comme tout le monde, mais je vais toujours penser à elle. Parce qu'elle est passée, moi je peux passer.

Et il y a le fait que c'est naturel. Elle me demandait souvent « Comment je vais faire pour mourir ? » Elle s'interrogeait là-dessus. Le médecin lui a dit : « Ça va aller tout seul ». « Mais comment je vais faire », qu'elle se demandait. Et il n'y a rien à faire. Tu te laisses aller.

Votre fils est un adulte et vous êtes devenu père pour la deuxième fois récemment. Comment la présence d'une jeune enfant a-t-elle changé votre perception de la vie ?

J'ai un fils qui a 29 ans aujourd'hui, et une petite-fille qui a trois ans et demi. Et ça m'angoisse beaucoup parfois d'avoir un jeune enfant. J'ai été veuf jeune. Ça m'a foutu un coup. J'étais très perdu aussi. Un couple c'est un couple et il ne restait que moi. J'étais désorganisé, tout seul et orphelin.

Mais avant de mourir, Ginette me parlait de mon avenir. Elle me disait : « Serge, il faudra que tu te relèves. Tu ne vas pas être tout seul longtemps. »

Elle avait vu juste !

Après deux ans, j'ai rencontré une femme et la vie a repris ses droits. C'était une femme plus jeune, qui n'avait pas d'enfant. Je n'étais pas prêt à redevenir père dans la cinquantaine, mais je l'ai fait par amour. Je me suis laissé prendre au piège de l'enfance. Nous avons adopté une petite Chinoise qui s'appelle Lou. À l'âge de deux mois, elle avait été trouvée dehors par un policier à 4 h du matin grelottante et déshydratée. Cette enfant voulait vivre. C'est tellement fort la vie. Huit mois plus tard, elle était chez nous.

Mais là, à 54 ans, je suis tombé en amour avec elle. Je ne pensais pas vivre une aussi belle expérience, une expérience bouleversante. Mais c'est une expérience d'amour. Or, moi je prétends que l'amour, c'est dangereux. C'est une autre leçon que la mort de ma femme m'a donnée.

En boutade je dis toujours aux gens : si vous ne voulez pas souffrir dans la vie, n'aimez personne. Donc la liberté, c'est d'être seul et de ne parler à personne. J'aime la vie et je suis tombé en amour avec cette enfant-là. Et ça m'a donné un de ces élans de vie !

Et ça m'a remis dans le trouble. Parce qu'elle a trois ans et demi et que j'en ai cinquante-sept; là je commence à compter.

Alors, vous vous dites qu'il faut prendre soin de la machine ?

Voilà ! Mais par amour. Pas par égoïsme, pas par négation du temps qui passe.

Je suis quelqu'un qui admet volontiers mon âge, j'ai toujours aimé l'âge que j'avais. J'aime l'idée d'être vieux, c'est-à-dire d'être vieux dans le sens positif. J'aime l'idée de me prolonger, d'aller le plus loin possible. Mais avec un enfant, j'ai un pistolet sur la tempe. Pour chaque étape importante de sa vie, je veux être là, je veux la rendre jusque-là, je veux la rendre le plus loin possible.

Entrevue et texte : France Denis
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - Printemps
 2005

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

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