Quand la coopération contribue à la construction pacifique des peuples

Les crises qui secouent le 21e siècle, l’instabilité et l’incertitude qu’elles provoquent un peu partout sur la planète nous poussent à reconnaître l’importance de certaines organisations entrepreneuriales alternatives et originales. La reconnaissance qu’on porte à la coopérative nous permet de renouer avec quelques-unes de ces caractéristiques — souvent méconnues — qui la fondent depuis toujours. Une de celles-ci est la paix. Portons notre regard sur ce concept et cette pratique si cher à l’humanité.

L’histoire des coopératives montre son attachement systématique à la paix. Il est étonnant de constater au sein de la coopération mondiale l’attention incessante portée à la paix, notion qui structure les coopératives elles-mêmes. Mouvement social et économique important, le coopératisme est, depuis 1895, représenté par l’Alliance coopérative internationale (ACI)1. Elle est une organisation indépendante et non gouvernementale dont le but est d’unir, de représenter et de servir les coopératives dans le monde entier. Tout en promouvant l’identité coopérative, l’ACI constitue une voix importante et un forum pour les connaissances, l’expertise et l’action coordonnée pour et sur les coopératives.2

Dès 1896, l’ACI affirme que la coopération est un instrument de paix sociale indéniable. À l’aube de la Première Guerre mondiale, en 1913, les coopératives sont reconnues comme un antidote à la guerre. En 1921, au congrès international de l’ACI à Bâle, l’assemblée générale reconnaît unanimement que la coopération est essentiellement une doctrine de paix3. À Londres en 1934, l’ACI proclame que la paix est le premier mot d’ordre de la coopération internationale. Plus près de chez nous, des organismes canadiens de coopération internationale affirment que « Dans un monde où plusieurs projets de développement international prennent place dans un contexte de conflit ou dans des environnements post-conflit, les coopératives se sont révélées extrêmement efficaces pour promouvoir cette paix »4. L’ACI déclare à l’ONU, après la Seconde Guerre mondiale, que toutes les activités coopératives sont réalisées fondamentalement en faveur de la paix5. La coopération cherche donc à apporter une solution pratique, efficace et surtout pacifique à la question sociale et entrepreneuriale.  

Les coopératives et les mutuelles proposent de multiplier les liens entre les membres, entre les membres et leur organisation, entre l’organisation et la communauté, entre les communautés de différentes cultures, entre le social et l’économique, le politique et le culturel, entre l’idéal et la pratique. Ainsi, elles démontrent leur étonnant pouvoir, mettant l’être humain, sa dignité et la réalisation de son potentiel au cœur de leur projet, provoquant ainsi des changements économiques et sociaux dans une dynamique de paix6.

La coopération : une école de paix

La pensée et la pratique coopératives montrent la réelle possibilité d’une entente mutuelle entre les êtres humains et les peuples sur des fondements de droit et de dialogue ainsi que des valeurs de démocratie économique et politique. L’humanité est invitée à entreprendre la construction d’un monde meilleur, d’autant plus que la « coopération ne mériterait pas de vivre si elle ne devait servir la paix et la justice »7. Voilà donc une grande caractéristique coopérative méconnue, celle de l’attachement à la paix et à l’action non violente pour résoudre collectivement les problèmes économiques et sociaux auxquels les collectivités et les nations font face. Voilà un fil conducteur important du coopératisme à se rappeler. Si le maintien de la paix n’est pas l’objectif premier de la coopération, les coopératrices et les coopérateurs ont toujours considéré la paix comme une des grandes solutions progressives de l’humanité. La vraie révolution coopérative, c’est la paix, rappellera l’ACI à son 28e congrès à Hambourg en 1984.

Dans le même esprit, faisant suite à l’Année internationale des coopératives en 2012, l’ACI a procédé à une vaste consultation mondiale en vue d’actualiser les 7 principes de l’action coopérative. Le thème de la paix y demeure central et « Les exemples de l’engagement des coopératives et des coopérateurs pour la paix et la stabilité sont nombreux ». Par des études de cas récentes, nous pouvons constater les effets réels et actuels de la coopération entrepreneuriale comme vecteur de pacification dans plusieurs zones du monde : dans le Nord-Ouest de l’Irlande, en Espagne au Pays basque (Mondragón), au Népal avec des coopératives d’épargne et de crédit ainsi qu’en Sierra Leone. D’autres exemples très actuels nous viennent de l’Inde, du Brésil, d’Israël et de la Palestine8. Cela pose l’hypothèse suivante : là où culturellement les coopératives prennent racine, là s’invite la paix. Là où les coopératives se développent, là s’installe la paix. Ainsi, les coopératives constituent aussi une école de paix.

La forme coopérative d’entreprise démontre depuis longtemps, avec beaucoup plus de succès que d’échecs, qu’elle contribue partout sur la planète et dans la plupart des secteurs économiques à un développement centré sur les personnes et la communauté. Elle confirme avec justesse que le capital financier n’est pas le but de sa dynamique entrepreneuriale, mais un moyen nécessaire et légitime pour répondre aux aspirations et aux besoins des personnes et des collectivités, facilitant ainsi une plus grande responsabilisation et une réelle prise en charge d’eux-mêmes. Pour ce faire, la coopérative s’appuie sur un ensemble de rincipes et de valeurs à portée universelle9. Ainsi, la pensée coopérative s’harmonise avec l’idée qu’une paix durable, fondée sur la justice et l’équité sociale, constitue une base solide au développement économique, social et politique des communautés. L’un ne peut se faire sans l’autre.

Cette notion fondamentale qu’est la paix demeure un enjeu vital au sein de nos sociétés contemporaines aux prises avec de nouvelles et nombreuses formes de conflits et de violence. Il semble donc important aujourd’hui de se rappeler l’apport coopératif à la paix dans nos sociétés et inviter les coopératives et leurs sociétaires à réfléchir à la contribution que leurs organisations entrepreneuriales apportent concrètement, au sein de leurs communautés et de la communauté humaine, à la justice sociale, à la prospérité et à la paix. La reconnaissance de cette dimension coopérative semble des plus pertinente aujourd’hui encore. D’ailleurs, le mouvement coopératif mondial pourrait être un excellent candidat au prix Nobel de la paix!!

Texte : André Martin, PhD, Professeur associé IRECUS – Université de Sherbrooke
Image : Pixabay
Paru dans la revue Profil - automne 2016



[1] Sa présidente actuelle est madame Monique Leroux, anciennement de chez Desjardins. Notons que l’ACI s’inscrit dans la même logique pacifique que l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’ONU.

[3] Gromoslav Mladenatz. Histoire des doctrines coopératives, Paris, PUF, 1933, p. 206.

[4] Développement International Desjardins, SOCODEVI et l’Association des coopératives du Canada. Les coopératives et les mutuelles canadiennes en développement international. Créer de la richesse, réduire la pauvreté et construire un monde meilleur, septembre 2012, p. 15.

[5] Jean-François Draperi, La république coopérative, Darcier, 2012

[6] Henri Desroche. Le projet coopératif : son utopie et sa pratique, ses appareils et ses réseaux, ses espérances et ses déconvenues, Paris, Éditions Économie et Humanisme, 1976, p. 63.

[7] Ibidem

[8] Ian MacPherson & Yehudah Paz. Concern for Community: The Relevance of Co-operatives to Peace, 2015, p. 169-238. peace.coop/

Classé dans : Entraide et coopération Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

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