Le métier de thanatopracteur - Artisans du dernier souvenir

Dans l'imagerie populaire, les thanatopracteurs sont souvent représentés l'air sévère et ennuyeux, le regard inquiétant et tout habillés de noir. Longtemps, on les a appelés les croque-morts! Encore aujourd'hui, la mention de cette profession suscite de la curiosité pour certains, des frissons pour d'autres. Difficile pour nous d'imaginer que des gens choisissent de travailler au contact des personnes décédées.

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Les trois thanatopracteurs que nous avons rencontrés sont à des lieues du cliché populaire. Ils dégagent évidemment une dignité et une empathie qu'a su imprimer pour chacun plus de 20 ans d'expérience auprès de familles endeuillées, mais on est loin du sombre et caricatural Oscar Bellemarre que personnifiait Jean-Louis Millette à la télévision.

En plus d'être thanatopracteurs, ils sont à la direction de coopératives funéraires situées en Abitibi-Témiscamingue au Saguenay. À eux trois, ils totalisent plus de 70 ans d'expérience dans le métier. C'est avec passion qu'ils parlent de leur métier.

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« La perception des gens par rapport à ce métier a beaucoup changé » affirme Rodrigue Gravel de la Coopérative funéraire de Chicoutimi. Fils et petit-fils de thanatopracteur, il a eu l'occasion de voir évoluer le regard des gens. « Enfant, quand je disais que j'étais fils de thanatologue, c'est sûr que je me faisais étiqueter. Mes enfants n'ont pas vécu ça du tout. C'est même relativement bien perçu par l'entourage. Aujourd'hui, quand je mentionne que je suis thanatologue, ça amène des questions que les gens veulent aborder pour démystifier ça, et c'est avec plaisir que je le fais. » René Perron de la Résidence funéraire de l'Abitibi-Témiscamingue abonde dans le même sens : « Beaucoup de gens ont peur de ça. Mais les familles que l'on côtoie comprennent que nous sommes là pour leur donner un coup de main, les aider à évoluer. »

C'est que le thanatopracteur joue aussi un rôle social. La relation d'aide est un élément important dans son travail. Dans bien des cas, il est là pour donner de l'information et pour écouter; son rôle est d'aider les proches à vivre sainement leur deuil.

Thanatologue et coordonnatrice à la Résidence funéraire du Saguenay, Brigitte Deschênes constate que son travail a beaucoup changé depuis 25 ans. Celle qui fut la première femme thanatologue au Québec s'inquiète de la façon dont les familles abordent aujourd'hui le deuil. « Parce qu'il y a des soins palliatifs et qu'on parle un peu plus de la mort, on pense que les gens l'abordent de mieux en mieux. Moi, je pense que c'est le contraire. On fait face aujourd'hui à la banalisation de la mort. Dans le fait d'escamoter les rites funéraires, de disposer du corps rapidement, on se fait croire qu'on est sur le point de vaincre la mort. Après tout, on trouve des traitements pour tout, pourquoi pas pour la mort ? Dans les propos que j'entends, dans les partages que je reçois, il y a, dans cette rapidité à disposer du corps, le fait qu'on ne veut pas la regarder en face et, surtout, ne pas prendre le temps qu'il faut pour s'en sortir. C'est douloureux dans la pratique de ma profession », soutient-elle.

Redonner au défunt sa dignité

Le domaine funéraire est un monde d'émotions. Un deuil dure souvent plusieurs mois, voire plusieurs années. La thanatopraxie a pour objectif la conservation optimale du corps, mais le thanatopracteur est aussi responsable du souvenir que gardent ses proches, d'une personne décédée. Son travail consiste en fait à rendre sa dignité à quelqu'un. Être thanatopracteur, c'est une vocation.

Dans sa rencontre avec la famille et dans la préparation du corps du défunt, le thanatopracteur doit faire preuve d'une grande ouverture d'esprit et d'un respect profond pour chaque personne. « Lorsqu'on prépare un défunt, c'est toujours en considération pour la présentation à la famille », affirme René Perron. « C'est une façon pour faciliter le deuil pour la famille, faire les derniers adieux. Pour la famille, c'est très important, soutient Rodrigue Gravel. » Brigitte Deschênes ajoute : « Quand on revoit dans leur cercueil des gens qui ont souffert, notre travail doit faire en sorte de leur redonner leur dignité. Ça donne à la famille un sentiment de paix qui est important. »

Les conseillers aux familles doivent bien écouter les attentes de la famille. Parfois, ces dernières peuvent être déçues si on remet le défunt en trop bonne condition, avec des joues bien rondes. « Peu importe les besoins de la famille, il faut que le dernier souvenir soit consolant », affirme Rodrigue Gravel. « C'est une étape très importante pour la plupart des gens et il faut que le dernier adieu soit significatif », ajoute-t-il. « Quand on part pour quelque chose de grand, on se met à notre meilleur, ajoute Brigitte Deschênes. C'est pour ça qu'on doit porter attention à chaque détail de la présentation. »

Un travail de minutie

Technicien, artiste, travailleur social, conseiller, confesseur; le travail de thanatopracteur, c'est un peu tout ça à la fois. « Quand j'ai commencé dans le métier il y a 20 ans, on exécutait un contrat qui était d'embaumer les défunts, soutient René Perron. Aujourd'hui, il faut savoir orienter les gens vers les assurances, la régie des rentes, les régimes de pension, etc. On est beaucoup plus un conseiller aujourd'hui qu'on l'était dans le temps. »

« C'est un travail qui demande une grande minutie, affirme de son côté Rodrigue Gravel. Il faut s'attarder à un ensemble de détails, comme de vérifier si le corps est bien positionné, s'il a l'air reposé, si les vêtements sont conformes à la corpulence de la personne, si le maquillage est adapté au style de la personne. C'est un ensemble de détails qui font que la présentation sera réconfortante pour la famille. »

Ça prend aussi beaucoup de générosité, d'écoute et d'empathie, soutient de son côté Brigitte Deschênes. « L'écoute surtout est fondamentale. On est dans l'intimité des familles, du corps humain, des successions. On est témoin des traces de la maladie, des mutilations de la maladie ou des accidents. Parfois on est témoin des conflits qui se passent dans la famille, on reçoit des demandes particulières. Il faut accueillir ces demandes sans jugement; parfois on peut essayer de leur faire faire un bout de chemin, parfois les pacifier, parfois leur permettre d'amorcer une réconciliation. »

Un métier exigeant

Sur le plan psychologique, le métier est souvent exigeant. « J'ai eu parfois à embaumer des gens que je connaissais. C'est très difficile. Le pire, c'est de débuter l'embaumement. Mais il faut démystifier ce que l'on fait : ce n'est pas la personne que l'on embaume, c'est son corps. Sitôt que c'est commencé, on voit plus le travail technique et on va essayer de faire un bon travail. »

« Il y a des situations qui sont plus bouleversantes », de dire René Perron. « Quand c'est des jeunes enfants, c'est toujours plus poignant qu'un autre qui est arrivé au terme de sa vie. J'ai aussi été ébranlé par des suicides. Inévitablement, on se pose des questions. »

« C'est sûr que ça ébranle, mais on doit par moment savoir doser, affirme Brigitte Deschênes. Il faut faire attention quand on revient dans nos familles. Notre entourage ne côtoie la même chose que nous. En plus, on ne peut pas beaucoup partager sur notre travail. Notre travail implique des confidences ou des éléments pour lesquels on est tenus à une éthique professionnelle. Parfois, ça devient assez lourd à porter. Il faut savoir trouver des moyens pour ventiler ces émotions. On ne peut pas faire ce métier, côtoyer la mort à chaque jour, sans que ça ait un impact sur notre vie. »

Donner beauté et dignité au corps du défunt

La thanatopraxie a pour but de conserver le corps de la personne décédée en vue de l'exposition. À l'intérieur des rites funéraires, cette opération redonne la dignité au défunt et offre à la famille et aux proches la possibilité de voir le corps de l'être aimé une dernière fois.

Après avoir pris connaissance des causes du décès, le thanatopracteur sera en mesure de déterminer le travail à effectuer sur le corps. Ce travail d'embaumement sera plus ou moins long, selon les cas.

La première étape de l'embaumement, la thanatopraxie, consiste à arrêter la dégradation du corps en injectant dans les tissus des fluides préservateurs. On aura ensuite recours, au besoin, à des produits pour redonner une apparence de souplesse à la peau ou encore à de la cire pour remodeler le visage. Les corps des personnes mortes des suites d'une longue maladie ou d'un accident violent nécessitent un travail plus long et plus délicat.

On prodigue ensuite à la personne décédée certains soins esthétiques. Un maquillage est d'abord appliqué sur la peau du défunt. Différent du maquillage usuel, il s'agit de crèmes hydratantes colorées sans lesquelles la peau se dessécherait. Finalement, on coiffe la personne décédée et l'on procède à la mise en cercueil. Le défunt est maintenant prêt pour sa dernière rencontre avec les siens.

Par France Denis

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (2)

J'ai lu votre définition du travail d'un thanalogue. Très bien réussi, claire dans ses définitions. Il démystifie ce travail...mais une question ronge toujours mon esprit: " Quand on a 20, 25 ans, qu'on est un homme jeune...et surtout, surtout quand on est une jeune fille fraîche et pimpante, qu'est-ce qui peut bien nous inciter à devenir thanalogue, à travailler sur des "corps morts"...toute la journée pendant 20-30 ou 40 ans? Ma question est vraiment sérieuse et entière. "quand ton père a toujours été thanalogue" peut expliquer une partie de la motivation mais encore. Vraiment, vraiment, ça m'intrigue profondément et plus encore, ça me dépasse!

Une autre question: Peut-il arriver que certains thanalogues tirent des blagues de mauvais goût sur un "client" très spécial pour certaines raisons spéciales?
Quand on a embaumé un mort et qu'on s'en va dîner après...le dîner, il goûte comment? Il goûte quoi? Un thanalogue arrive-t-il à se détacher de l'image que représente le travail qu'il a fait l'instant d'avant?

Tout cela étant dit, malgré toute mon ignorance...malgré . je dirais presque ...ma répugnance (pardonnez l'expression...) j'arrive à ressentir un très grand respect pour un thanalogue. Et, messieurs, ne vous offensez pas mais j'admire encore plus une femme qui ferait ce métier. Elle part de tellement loin pour se rendre jusque là! Je parle de sa jeunesse, de sa beauté.

Mais ça doit être aussi un travail qui rappelle à celui ou à celle qui le pritique...qu'un jour, c'est précisément elle ou lui qui sera là, immobile et inerte qui sera confié(e) à un autre thanalogue que lui ou elle. Ce métier doit parler très fort de vos fins dernières. Et puis, finalement, ça doit être un métier très, très payant et en plus, on doit bien finir par s'habituer. Est-ce que ça ne devient pas un travail de routine comme un boucher qui vous tranche un steak?

Autrefois, avant de commencer son travail, l'embaumeur mordait la grosse orgueil du défunt. S'il ne réagissait pas, ça voulait dire qu'il était bel et bien mort. Aujourd'hui, que faites-vous pour vous assurer que votre patient est bel et bien mort? Faites-vous quelque chose?

Qui répondra à ma réaction? Toi, Brigitte, vas-y. Je suis la mère de Pierre Côté au 682 de votre colombarium. Je demeure maintenant à Montréal. Je pense encore à aller chercher Pierre pour l'amener ici mais j'aspire à l'accord parfait de tous les membres de ma famille. Il faut du temps et je dois respecter cet état de choses. Merci, Brigitte!

Tant qu'à y être, je voudrais te dire mon admiration pour l'excellence de ton travail. Jeune, belle et dynamique, j'ai de la misère à t'imaginer en train d'embaumer un défunt. Et j'ai envie d'ajouter si tu me le pardonnes: "Prends bien garde de réveiller tes patients..." avec ta fraîcheur, ton sourire et ta grande beauté." Pardonne-moi. Cela étant dit, je te reconnais la compétence et tout le professionnalisme dans l'exercice de ton métier. Avant, je me permettais de croire que j'étais une "cliente éventuelle..." pour toi mais plus aujourd'hui et pour cause, je demeure à l'Ambiance, à l'Ile des Soeurs. Mon "dernier couloir" comme je l'appelle, est très loin de mon Jonquière natal.


Et vlà mon point final. Je sais que ma réaction est très spéciale et mes questions aussi mais je crois que, me connaissant déjà un peu, rien ne te surprendra. Bonjour

Blanche Brassard, Mère de Pierre Côté, chez-vous, au 682

Blanche Brassard (mère de Pierre Cöté au 682), 9 janvier 2012

Madame Brassard vos questions ne sont quant à moi absolument pas sottes, stupides ou quoi que soit d'autres.Je me les pose parfois moi-même. ll m'est difficile de faire comme s'il s'agissait d'un travail comme un autre ça je ne le crois pas.Ayant travaillé en milieu hospitalier ,comme tous les gens y travaillant, je me suis fait demandé comment je faisais pour être jours après jours auprès de personnes souffrantes et moribondes.La seule réponse à mes yeux c'est que ces emplois sont des VOCATIONS,et cela ne s'explique pas rationnellement.Nous devrons donc Madame, vous et moi vivre avec nos vides de réponses.Je nous souhaite des réponses qui sauront nous rapprocher de la sérénité que nous recherchons par notre questionnement.
Bonne chance.
Au revoir.
L.Chouinard

Lucie Chouinard, 15 mars 2012

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