Jean-Marie Lapointe : Quand l'épreuve sert de tremplin

Avant même la première question, Jean-Marie Lapointe avait le coeur grand ouvert, prêt à donner tout ce qu'il pouvait. Ça donne le ton. C'est un homme d'une grande candeur et profondément authentique qui se livre aux lecteurs de Profil. Parce qu'il a touché au désespoir de perdre un être cher, il peut reconnaître la douleur chez les autres. C'est d'ailleurs ce qui fait de lui un bon accompagnateur : sa grande sensibilité. Lorsqu'il est dans la chambre d'un mourant, il se compare aux tiroirs d'une commode. Parfois les gens y déposent des choses, parfois ils viennent en chercher. Et Jean-Marie a plusieurs « tiroirs dans ses bagages ». Certains y logent la bonté qui apaise, d'autres ont un double fond pour les confidences. Et comme si ça ne suffisait pas, une table de chevet s'ajoute à sa trousse. Elle permet d'y glisser Mon voyage de pêche et Je ne t'oublierai pas, deux ouvrages qu'il nous offre et qui parlent d'amour. N'est-ce pas le plus beau des tiroirs à ouvrir ?


Parlez-nous de votre premier contact avec la mort.

J'étais en Australie, j'avais 19 ans, et la famille qui m'hébergeait avait trouvé un petit lièvre sauvage qui était mal en point. Il était dans ma chambre sur mon lit et il avait de la misère à respirer. Je l'avais dans mes mains quand tout simplement il s'est éteint. Je me rappelle avoir pleuré. On est confronté à des films d'action avec le côté spectaculaire d'une mort brutale et sanguinolente, d'un accident d'auto ou peu importe, mais un corps qui arrête de respirer et puis qui meurt, c'est juste ça, il ne se passe rien.

Dans la jeune vingtaine, vous avez vécu la mort de votre chienne Joséphine qui était malade depuis un an. Ce fut un deuil important pour vous. Comment s'est passée cette séparation ?

Joséphine avait 13 ans, elle était un peu comme ma petite soeur. Je m'en souviendrai toute ma vie, c'était un lundi, il pleuvait. J'étais en état de choc à l'idée de perdre ma chienne et c'est ma mère qui est allée la porter. Pauvre maman, elle y est allée toute seule. J'étais incapable d'affronter la mort à ce moment-là. C'était comme une ennemie et je la repoussais de toutes mes forces. Juste d'en parler, ça me blesse encore. Je n'étais pas préparé.

Pendant combien d'années avez-vous repoussé la mort ainsi ?

Jusqu'à l'âge de 26 ans, quand ma mère est décédée. J'ai cru qu'on pourrait la sauver jusqu'à la toute fin. Je croyais au miracle, et encore là, j'avais zéro préparation. Ce qui fait que quand ça arrive, tu tombes vraiment de haut. Ce jour-là, ce fut comme un coup de deux par quatre qui m'est arrivé en pleine face. J'ai eu l'impression qu'il y avait une partie de mon coeur qui s'arrachait, qui sortait de mon corps. C'est extrêmement éprouvant et très douloureux.

Le deuil avec un D majuscule touche à un ensemble d'émotions qui sont sûrement dans le registre des plus intenses. Forcément, à mesurer la souffrance et l'impact du violent vide que j'ai ressenti à la mort de ma mère, une leçon s'est installée. Je me suis dit que si je ne voulais pas trop souffrir quand d'autres morts surviendraient, j'étais aussi bien de me préparer.

Vous n'étiez pas auprès de votre mère lorsqu'elle est morte. Lui en avez-vous voulu d'être partie sans vous attendre ?

Non, au contraire. Je n'étais pas capable d'être près de la mort. Dans ses dernières heures, quand ma mère faisait de l'apnée et que sa respiration s'arrêtait puis repartait, moi, je voulais m'évanouir. Je voulais disparaître, me liquéfier. J'étais incapable d'être le témoin de cette scène-là. Chaque fois que ça arrivait, je lui serrais la main ou le bras. Elle a probablement dû sentir ma grande angoisse et elle a choisi quelqu'un d'autre pour l'accompagner dans la mort.

Après sa mort, vous avez pris l'habitude de lui parler tous les soirs. Le faites-vous toujours ?

Il m'arrive encore très régulièrement d'avoir une pensée pour ma mère avant de m'endormir. Quelque part, nous sommes responsables d'entretenir nos relations avec nos proches. Si tu fermes la switch quand une personne meurt par peur de souffrir et pour te protéger, tu crées un espace et tu coupes le lien. Selon moi, il y a beaucoup de souffrance là-dedans. Par contre, à penser à ma mère, à méditer des fois pour elle, à reconnaître dans mon comportement ou dans mon habitation des clins d'oeil de ma mère, tout ça garde une relation vivante. Beaucoup de gens ont peur de tomber dans l'oubli une fois mort. La mort met fin à une vie, mais pas à une relation.

Suite à ce décès, vous avez vécu de la colère envers votre père et de la culpabilité envers vous-même. Où en êtes-vous maintenant par rapport à ça ?

Dans ce type d'épreuve, il y a beaucoup de sa propre culpabilité que l'on projette sur les autres. Je me suis senti coupable de n'avoir peut-être pas été assez présent, aimant, et aidant envers ma mère. Or quand tu n'es pas capable d'apaiser ta culpabilité, c'est facile de faire de la projection et de jeter le blâme sur autrui. On tombe dans l'accusation, on cherche un coupable. On cherche une explication rationnelle sur quelque chose de totalement émotionnel. Alors, ça ne marche pas.

Avec les années d'observation de mes propres souffrances et de mes propres démons, je suis capable aujourd'hui de regarder ceux des autres. Ceux de mon père par exemple. Puis de moins juger. Qui suis-je pour le condamner ? Je pense que le temps, les expériences, les enseignements spirituels de toute provenance, la compréhension de l'être humain et le bénévolat ont aidé à atténuer beaucoup d'aspects carrés chez moi pour les arrondir un peu plus. Il y a encore du travail à faire, mais j'ai des outils pour faire face à la musique. Ce que je n'avais pas à l'époque.

Quand vous parlez d'outils, quels sont ceux que vous avez utilisés pour vous préparer à affronter la mort ?

J'ai commencé à lire. Je voulais comprendre où s'en allait ma mère. Je me questionnais sur ce qu'il restait d'elle. Ma mère, ce n'était pas juste un corps. Le livre La vie après la vie du docteur Moody m'a beaucoup aidé, ainsi que la méditation bouddhiste.

Puis, en 1997, on m'a demandé de participer à une émission de télévision où je devais me transformer en journaliste. Sachant que j'avais déjà été touché par la mort d'un proche, on m'a proposé de faire un reportage sur un homme qui allait bientôt mourir d'un cancer et qui avait décidé de mourir à domicile. Je ne me suis même pas posé de question et j'ai accepté. Je me disais que le fait de ne pas avoir de liens intimes avec cette personne m'aiderait probablement à faire un bon travail de journalisme. Mais à force de côtoyer ce monsieur, je me suis fait prendre au détour...

Toutefois, cette expérience me confirmait que j'allais dans la bonne direction, sans forcer. Dans la vie, il y a une nuance entre faire un effort et forcer. Forcer, c'est faire quelque chose contre son gré. Faire un effort implique une discipline, des démarches : tu ouvres des portes, tu fais des téléphones, des rencontres, tu t'engages. Comme je faisais l'effort de donner un sens plus profond à mon existence depuis un moment, cet effort m'a mené vers ce monsieur de 62 ans qui est décédé. C'est à partir de là que j'ai approché Leucan. Je voulais faire partie de leur équipe de bénévoles pour l'accompagnement de fin de vie.

Parlez-nous de votre expérience d'accompagnateur.

En faisant ce type d'accompagnement, je savais que j'allais probablement régler des situations inconfortables de ma vie, y trouver un sens et m'en libérer. Il y a sept ans, j'accompagnais un garçon de 19 ans, Laurent Pilon. Sa famille et moi avions créé un lien dans le cadre du Téléthon des Étoiles où j'étais coanimateur. J'avais eu à faire un reportage sur eux et nous étions très proches. Dans les derniers jours de Laurent, ils m'ont demandé de les accompagner dans ce qu'ils vivaient. C'est un très grand privilège de recevoir une telle invitation et j'ai accepté.

Quelques heures précédant le décès de Laurent, sa maman est venue me voir dans le hall d'attente de Ste-Justine et elle m'a dit : on a besoin de toi dans la chambre. Là, j'ai eu l'impression d'être un imposteur, parce que j'avais peur. Assister aux derniers instants de Laurent me reconnectait directement à la mort de ma mère, et il n'en était pas question.

Mais en même temps, ces gens avaient besoin de moi. Alors, j'ai tout simplement fait confiance.

On était tous autour du lit, ses parents, sa soeur aînée Geneviève, sa grand-mère, l'infirmière et moi. Laurent était en apnée. Chaque fois qu'il arrêtait de respirer, j'observais le comportement des autres. Je voyais Geneviève se crisper, paniquer, être dans le même état que j'avais pu l'être avec ma mère. J'ai juste eu le réflexe de prendre soin de Geneviève en mettant ma main doucement dans son dos, et j'ai fait chhhh... doucement, comme on fait à un enfant pour l'apaiser. Je ne pensais plus du tout à moi. C'est là que le miracle s'est opéré. Une boucle s'est bouclée avec le petit Jean-Marie qui en arrachait de voir partir sa mère. À partir de ce moment, je suis devenu automatiquement en paix avec la mort de ma mère. Et c'est Laurent qui m'a fait ce cadeau. Ce fut une des plus grandes expériences de ma vie.

Vous avez également fait un documentaire très touchant sur la vie de Joanna Comtois. Quelles traces cette jeune fille a-t-elle laissées en vous ?

Joanna avait une très grande sagesse et savait prendre soin de tout le monde. Cette jeune fille était dotée d'un caractère fort et était consciente qu'elle ne pourrait peut-être pas guérir du cancer. Alors, elle s'est dit que si elle ne pouvait pas s'en sortir, elle voulait en profiter de son vivant pour peut-être sauver d'autres vies. Donc, à 13 ans, elle a créé une fondation pour faire des collectes de fonds. Elle voulait ramasser des sous pour financer la recherche sur les cancers rares, le genre de cancer qui était en train de la tuer. Elle refusait de rester les bras croisés sans rien faire. C'était ça Joanna.

Vu que je n'avais pas d'enfant, cette petite puce a été pour moi comme une fille. Pour elle, j'étais un peu son amoureux secret en même temps qu'un père de remplacement, son père étant décédé. Le fait d'avoir rencontré Joanna m'a aidé à réaligner mes priorités. Du temps où je l'accompagnais, elle a mis une certaine structure dans ma vie et je lui suis très reconnaissant pour cela.

Vous êtes vice-président de la Fondation de Joanna, n'est-ce pas ?

Dans les faits, cette fondation est devenue officiellement le Fonds Espoir et ce fonds a surtout besoin d'un hôpital qui s'appelle Ste-Justine. La Fondation Ste-Justine a sous son parapluie plusieurs fonds hommages comme celui-ci. Contrairement aux fondations qui ont des frais reliés à l'administration, nous on n'a aucune dépense. La Fondation Ste-Justine, telle qu'elle est faite, a d'autres ressources financières pour payer les employés et l'administration. Le Fonds Espoir est donc dédié 100 % à la recherche. Tout ce qu'on a à faire, c'est des événements. Car sans activité,
il y a pas mal moins d'argent qui peut rentrer.

Dans le passé, alors que vous traversiez une période trouble, vous avez été à un doigt de vous suicider. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'idée ?

C'est l'amour. Même si ça faisait des semaines que je contemplais l'idée de mourir et que j'avais le pistolet pour le faire, je n'avais pas écrit de lettre de suicide. Je serais parti presque sur un coup de tête. Si j'avais été sous l'emprise d'une substance qui m'aurait engourdi ou qui aurait altéré ma perception de la réalité, il y a de grosses chances que je me serais tiré une balle. Mais comme je n'avais absolument rien consommé, j'ai eu un flash de lucidité. Alors que j'étais en train de dire tranquillement au revoir à mes amis, à mes soeurs, à mes parents – ma mère était encore vivante à ce moment-là –, j'étais capable de ressentir la peine qu'ils auraient s'ils apprenaient la nouvelle de mon suicide. Je me suis dit que je ne pouvais pas leur faire ça. C'est ça qui m'a sauvé. Ça fait réfléchir à ceux qui s'enlèvent la vie. Il faut vraiment être désespéré et isolé dans sa souffrance pour ne pas ressentir l'amour.

Aujourd'hui, quand je regarde en arrière, toutes les étapes que j'ai franchies, les épreuves qui me sont arrivées et qui ont fait de moi une personne plus sensible, plus compatissante, plus forte et plus riche de l'intérieur, je peux juste me dire que l'épreuve, aussi inconfortable soit-elle, va me servir. C'est une brique supplémentaire dans la solide et belle maison que je suis en train de construire.

La mort éventuelle de votre père vous a toujours beaucoup angoissé. Aujourd'hui, comment anticipez-vous le fait d'avoir à lui dire adieu un jour ?

C'est un work in progress. Tant que ça ne t'arrive pas, tu ne sais pas comment tu vas réagir, ni comment lui va réagir. Mais je m'y prépare tous les jours en l'aimant dans ce qu'il est et dans ce qu'il peut nous donner. Il est quand même vieillissant, il a besoin d'amour et j'ai besoin d'en donner. J'ai besoin qu'il soit présent dans ma vie tout en respectant son rythme. Il a ses affaires à faire et ne voudrait pas qu'on le submerge d'appels parce qu'on a peur qu'il meure. Mais oui, effectivement, ça va être un grand choc et ça va faire mal. Je vais me retrouver orphelin pour vrai. Quoique encore là, qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas moi qui vais mourir en premier ?

Si on vous posait la question Avant de mourir, je voudrais... que répondriez-vous ?

Que je veux partir en paix, ça c'est clair. Or comment partir en paix ? Je pense que c'est de vivre léger. Régler ses dossiers, les fermer. Autant au niveau des relations que du travail.

Je veux aussi mettre en place des rêves que j'aimerais réaliser. Ainsi, si je ne les réalise pas, au moins j'aurais été dans l'action. Par exemple, j'aimerais avoir un loft dans le Vieux-Montréal, faire plus de voyages, rencontrer une femme et vivre le grand amour, faire des concerts de musique, faire d'autres reportages... Comment prioriser ? Je ne le sais pas. Mais avant de mourir, moi je veux faire tout ça. Et si j'avais une baguette magique, j'aimerais ça être sur l'équipe nationale de kayak de vitesse. Pour une tête de cochon comme moi, ce serait extraordinaire.

Entrevue et texte : Maryse Dubé
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - printemps 2014

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (2)

Merci Jean-Marie pour le beau partage, tu me donnes de l'espoir .....

Nathalie Rivard , 7 décembre 2015

Jean-Marie, tu es une source d'inspiration constante pour moi. Je t'admire pour ta résilience et ta façon d'être que moi je qualifie "toute en douceur".
Si jamais nos routes se croisaient j'aimerais tellement être capable d'échanger avec toi ... qui sait! Merci d'être dans ma vie.

Cécile, 22 avril 2017

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