Éric Godin - Marcher lentement et façonner le temps

Nous savons tous que la vie peut être dure. Que certaines épreuves donnent le goût de baisser les bras. Quand la douleur traverse la moindre petite cellule et laboure le coeur jusqu’à le défigurer, il est fort probable que l’avenir qui nous attendait soit changé à tout jamais. Ce qu’on était, ce qu’on faisait, tout prend le bord. Éric Godin le sait, car en décembre 2009, Vincent, son fils de 16 ans, s’est suicidé… Trois personnes s’enlèvent la vie chaque jour au Québec. Vincent fait partie des statistiques. Son père, des survivants. La ligne est mince entre les deux. On ne se relève pas seul d’une telle perte, et les rechutes sont nombreuses. Mais ce qu’on découvre une fois debout surprend souvent. On connaissait Éric Godin comme illustrateur pour l’hebdomadaire Voir ou l’émission Salut Bonjour. Ce n’est plus le même visage qu’il nous montre aujourd’hui. La mort de Vincent aura transformé ses traits.

Vous avez connu le terrible malheur de perdre votre fils Vincent par suicide. De quelle façon avez-vous appris sa mort et comment avez-vous réagi?

J’étais au téléphone avec mon père et ça bipait sur l’autre ligne. Je n’ai pas pris l’appel et j’ai continué ma conversation. Quand j’ai écouté le message, je pouvais distinguer la sirène d’ambulance en arrière-plan. Lorsque je suis arrivé à l’hôpital, les policiers étaient là. Vincent était déjà mort depuis près de deux heures. J’ai éclaté. Comme si j’avais mis le pied sur une mine antipersonnel. La moitié de mon corps est parti. Le tsunami total… J’ai toujours de la difficulté à en parler… J’ai passé deux heures avec lui. Je lui ai massé les mains et les pieds. Il fallait absolument que je reste là.

Par la suite, on a demandé au médecin s’il était encore temps pour le don d’organe, parce que c’était la volonté de Vincent et la nôtre aussi. À la maison, on a toujours discuté de ça librement et c’était clair pour nous. Ce qui fait que Vincent a fait don de ses yeux, de ses tissus et de sa valve cardiaque.

Avait-il donné des signes de sa détresse?

Mon fils avait fait une première tentative de suicide quelques mois plus tôt. On a été complètement abasourdis. C’était un garçon très ouvert, qui discutait de tout et qui avait beaucoup d’empathie pour les gens. Il aurait voulu aider tout le monde et c’était comme ça depuis qu’il était tout petit. Mais au fond, c’est lui qui avait besoin d’aide. Tout l’automne, il voulait des soins pour s’en sortir. Il avait un mal de vivre énorme, une déprime épouvantable. On avait défoncé des portes et fait d’innombrables coups de fil. Mais au Québec, c’est l’enfer au niveau de la santé mentale. On n’a pas eu l’aide ni le support qu’on aurait dû. Devant chaque nouveau spécialiste, il fallait toujours répéter. C’était épuisant. Vincent avait complètement perdu confiance envers le système de santé.

Il faut les écouter, les outiller et bien encadrer les familles. Mon fils attendait impatiemment de rencontrer un intervenant qui lui donnerait des trucs pour gérer son anxiété. Le rendez-vous a été reporté. Un autre mois d’attente. Vincent n’a pas tenu le coup.

Que fait un père de sa colère devant un tel échec?

La colère m’a habité pendant plusieurs mois. En 2011, chaque fois que je donnais une entrevue, je revenais avec insistance sur le manque de soin, la faute du gouvernement. J’ai failli poursuivre en justice deux pédopsychiatres. Mais ce n’était pas ce que je voulais pour moi et mes proches. Je ne voulais pas passer cinq ans en poursuite. Je voulais vivre pour Félix, le fils qu’il me reste, vivre pour ma femme Élise, pour ma famille et mes amis. Ce n’était pas en essayant de me venger et en cassant la baraque que je ferais respecter la mémoire de Vincent.

Quand la poussière est retombée, j’ai commencé à décanter. Je n’étais plus en colère. J’ai pris conscience qu’une fois dans le réseau, on en a des services. J’ai réalisé que j’avais rencontré des gens extraordinaires vers la fin, des gens dévoués corps et âme, et encore plus pour les jeunes.

Quels rituels avez-vous privilégiés pour rendre hommage à votre fils?

On s’est donné une semaine pour organiser quelque chose à la hauteur de Vincent. Mais comme je n’arrivais pas à me résoudre que mon fils soit dans un frigo tout ce temps, il a été incinéré quelques jours après son décès. Ce fut une semaine très intense. On avait choisi un salon funéraire dont l’architecture moderne aurait plu à Vincent. Près de l’urne, nous avons disposé un drapeau du Québec plié et un bouquet de lys. Sur le mur, j’avais installé une de mes oeuvres qui a pour titre original La Croix. Vincent l’adorait, parce que c’était une critique sociale. Mon fils était politisé et avait une conscience sociale très développée.

C’est la mère de Vincent qui a gardé l’urne. Mais lors de l’incinération, nous avions demandé qu’ils disposent une petite quantité de ses cendres dans 5 petits sachets. Nous voulions les disperser à cinq endroits où mon fils avait été heureux. Pour nous, c’était primordial. Comme il est mort le 14 décembre 2009, on a choisi un rituel commémoratif qui se répéterait le 14 de chaque mois, de juillet à novembre, son mois de naissance. Puis, le 14 décembre, au premier anniversaire de son décès, j’ai fait un souper avec ma famille et mes amis dans mon atelier. Tous unis par un même drame, par une même souffrance, mais à différents niveaux.

Depuis 5 ans, c’est devenu un rituel annuel important. Ces repas réunissent une trentaine d’amis. Chaque fois, nous levons nos verres à la mémoire de Vincent. L’atmosphère s’est transformée au fil des ans pour devenir plus festive. Vincent n’aurait pas aimé que nous nous confinions dans la tristesse.

Le suicide de votre fils a causé en vous un champ de ruine. À quoi ressemble le deuil quand on est amputé d’une partie de soi?

Tout de suite après la mort d’un être cher, on a l’impression que tout est calme. Rien ne bouge. Tout est figé. On est hors du temps. Puis, la vague arrive. Et elle t’attrape d’aplomb. Ça peut prendre des semaines, des mois, mais la vague ramasse tout. Même la vase qui est au fond. Il y a des choses épouvantables dans la vie, mais perdre un enfant, c’est comme perdre une partie de son avenir…

J’ai été sous médication les sept premiers mois. À un moment donné, c’est l’instinct de survie qui prend le dessus. Un peu comme une bête sauvage blessée qui va se cacher pour panser ses plaies. Je me suis beaucoup caché. Je sortais très peu. Rapidement, je me suis rendu compte que cette perte-là allait me suivre toute ma vie.

Le deuil, ce n’est pas une maladie. C’est un état de vie, un apprentissage au quotidien. Tous les jours, je pense à mon fils. On ne se remet jamais d’une telle perte.

Je ne crois pas tellement aux cinq étapes du deuil. Le deuil, c’est une vague qui va et qui vient. Des fois on est au sommet de la vague, et des fois on glisse en bas. L’important c’est d’essayer de nager là-dedans et de garder la tête hors de l’eau.

Votre entourage vous a-t-il aidé à traverser cette épreuve?

Dans les jours qui ont suivi le décès de Vincent, des amis sont arrivés à la maison avec des sacs de victuailles et ils nous ont fait à manger. On s’est ramassé une douzaine de personnes autour de la table pendant quatre ou cinq jours. Et on a pleuré. Mais nous avions la chance d’être soutenus par nos proches. C’est là que tu vois sur qui tu peux vraiment compter.

La plupart du temps, les gens sont mal à l’aise quand tu pleures. C’est fou le nombre de commentaires idiots que j’ai pu recevoir, du genre « Reviens-en! » ou encore « Tu vas voir, tu vas passer à autre chose ». Au début, ça me choquait d’entendre ça. Mais après, je voyais bien que ce n’étaient que des maladresses. Et au lieu de leur en vouloir, je me suis mis à les excuser. Moi, c’est le sixième que je connais qui s’enlève la vie. Des gens de tous les âges. Ça en fait des morts et des deuils!

Vous êtes un artiste très connu. À partir de quand avez-vous repris le fil de la création?

Je suis un gars d’image. Ce qui est particulier, c’est que j’ai dû passer par l’écriture et la sculpture avant de revenir à la peinture. En 2010, mon ami Zilon m’a encouragé à écrire sur le drame qui m’avait touché. De là est né Lettre à Vincent, un projet interactif avec l’ONF. J’ai fait le texte et la narration, Zilon s’est chargé des illustrations et de la musique. Lors de l’enregistrement, j’étais tout seul dans un grand studio noir avec une petite lampe et mon texte. On a fait une seule prise. Ce fut très difficile. Mais ce projet a été pour moi une vraie thérapie. Une étape nécessaire, bien que j’ai eu besoin de plusieurs mois avant de pouvoir l’écouter. Même aujourd’hui, je ne suis pas vraiment capable...

Après des mois de léthargie, il fallait bien que je me remette à travailler. Mon entourage m’y encourageait fortement. J’ai loué un studio, je l’ai aménagé… et je n’ai rien fait. Je n’ai pas peint un seul tableau. Il n’y avait rien de bon qui sortait de moi. Je n’avais plus rien à dire. Dessiner des petits bonshommes, je trouvais ça futile et con. Alors j’allais sur l’ordinateur ou je lisais. J’ai recommencé à travailler en 2011. Surtout des illustrations pour le magazine L’actualité. Je n’ai réalisé que deux ou trois tableaux cette année-là.

En 2012, nous sommes partis vivre à la campagne. Au début, je faisais principalement des rénovations; je m’occupais les mains et la tête. C’est au mois d’août que j’ai eu le déclic. J’ai ramassé des branches dans la forêt, j’ai sorti la glaise, et j’ai fait des sculptures. Sculpter était apaisant. J’entrais dans de nouveaux canaux que je n’avais jamais explorés. Je me donnais le droit d’y aller sans me demander si ça plairait. Je m’en foutais. Je suivais mon instinct. Ce fut une révélation qui m’a mené à une petite exposition de sculptures. La peinture n’est revenue que durant l’été 2013. Quand j’ai exposé mes oeuvres, j’ai reçu plein de commentaires de personnes endeuillées qui disaient : « Enfin, quelqu’un qui aborde le deuil dans ses créations. »

Vous savez, Vincent est parti sans laisser de lettre. Ce qu’il nous a laissé, c’est la façon dont je vis aujourd’hui. C’est ce que j’écris et ce que je peins. Toutes mes œuvres ne parlent pas seulement de mon fils, mais il m’a amené à vivre et à explorer la création autrement.

Les personnes endeuillées par suicide sont plus susceptibles de passer à l’acte. Y avez-vous songé?

Oui, j’ai failli le faire. Mais à chaque fois que j’y pensais, je me rappelais la peine et la douleur que le décès de Vincent avait provoquées. N’eût été de ma blonde, de mon fils, de mes amis et du soutien d’un psychothérapeute, je ne serais plus là.

Volontairement je me dissocie de la semaine de prévention du suicide, parce que moi, je veux qu’on en parle tout le temps. Pas juste une semaine par année. Il faudrait mettre en marche une grande réflexion nationale pour sensibiliser les gens sur la maladie mentale. Pourquoi s’enlève-t-on la vie? Quelles sont les valeurs fondamentales de notre société? Qu’est-ce qu’on lègue à nos enfants? Qu’est-ce qu’on leur transmet? Que fait-on pour notre prochain? Ce serait plus facile pour une personne qui a des pensées suicidaires de savoir qu’elle peut compter sur son voisin. On oublie trop souvent qu’il y a quelqu’un qui souffre à côté de soi. On préfère aller sur des réseaux sociaux et donner pour des causes éloignées.

Le sentiment de culpabilité est très fort lors d’un deuil par suicide. Êtes-vous encore sous son emprise?

J’ai toujours été un bagarreur et je ne lâche pas facilement. Les secrétaires médicales se souvenaient de moi parce que j’étais tenace, ce qui m’a aidé pour les rendez-vous de Vincent. Et pourtant… Même si mon entourage considère que j’ai tout essayé, les Si j’avais me suivent encore. Si j’avais pu saisir à temps… À tous ceux qui ont un enfant en détresse, n’ayez pas peur de défoncer des portes fermées, c’est une question de vie ou de mort. Suivez votre instinct de père et de mère, c’est plus fort que n’importe quoi. Et battez-vous pour avoir des services et des soins!

Et qu’aimeriez-vous dire à ceux qui sont endeuillés?

Il n’y a pas de petit ou de grand deuil. Il y a le deuil de chacun qui dépend du lien qu’on entretenait avec la personne décédée. Au fil des ans, je me suis de plus en plus intéressé à la façon dont les gens vivent leur deuil. Et j’ai réalisé à quel point on ne s’autorise pas à prendre le temps qu’il faut. À quel point les familles sont laissées à elles-mêmes, et pas seulement dans les cas d’un deuil par suicide. C’est grandement dû à des pressions sociales et familiales. Il faut apprendre à faire fi de la réaction des autres et se donner la permission de s’écouter et de pleurer.

Avec le recul, pourriez-vous dire que vous avez fait la paix avec les circonstances du décès de Vincent?

Peut-être pas la paix. Disons que je suis allé à un autre niveau. Aujourd’hui, je continue à vivre. C’est la même vie qui continue, mais avec un bagage différent. Quelques valises plus lourdes se sont ajoutées… Je connais quelqu’un qui a perdu son fils par suicide et il est toujours en colère contre lui. Moi, je n’ai aucune colère envers Vincent. Je n’ai que de l’amour. Mais je sais très bien que mon fils va être ma croix pour le restant de mes jours. C’est émotivement difficile, mais je ne peux pas le nier ni balayer ça en dessous du tapis. Il est là et sera toujours là.

Où sa mort vous a-t-elle mené?

Sa mort m’a presque détruit. Mais plus j’avance, plus j’ai le goût de vivre, et plus je me dis que j’ai bien fait de rester. La mort de Vincent m’aura appris à marcher lentement et à prendre le temps.

Extrait de Lettre à Vincent :

Tu semblais dormir sur ta civière à l’hôpital.

De ton corps émanait une grande paix, du mien un grand mal.

Tu semblais soulagé, ma souffrance commençait.

J’ai doucement peigné tes longs cheveux avec mes doigts.

Je t’ai embrassé, je t’ai serré dans mes bras.

J’ai massé tes mains et tes pieds.

Après quelques heures, je t’ai laissé dormir et je t’ai bordé comme quand tu étais petit.

Je voulais mourir.

Je ne voulais pas t’abandonner quand je t’ai dit adieu… mon grand… mon petit.

Ce projet avec l’ONF a aidé beaucoup de gens, ainsi que le texte en version PDF. Pour cette raison, Lettre à Vincent est maintenant disponible aux Éditions Hurtubise.

Pour joindre Éric Godin :
www.ericgodin.com

Entrevue et texte : Maryse Dubé
Photo : Maggie Boucher
Publié dans la revue Profil - Printemps 2015

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (1)

Merci pour ce si beau témoignage. J'ai une fille qui a fait une tentative de suicide il y a de ça bientôt treize ans (elle avait 30 ans). Elle dit qu'elle ne referait plus jamais ça mais je m'en inquiète toujours. Je crois en la protection du divin en elle même si c'est difficile quelques fois.

CHRISTIANE GARANT, 19 juillet 2015

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