David Émond : L'artisan de la dernière beauté

Il y a un monde entre le fouillis émotionnel et les ravages affectifs que font la mort et la rectitude du laboratoire d'embaumement. Tout est propre, blanc, rutilant. Ça sent le désinfectant. Au mur, des housses contiennent les vêtements des dépouilles du lendemain, celles qui seront étendues sur les trois tables pour une dernière séance d'esthétique. Dans cette pièce du sous-sol s'opèrent des transformations physiques pour apaiser la mort et adoucir la tristesse.

David Émond est directeur des opérations à la Coopérative funéraire des Deux Rives, mais il est embaumeur de profession. Avec un sourire bien campé et un naturel chaleureux, il nous fait découvrir son métier : les incisions, l'injection par la carotide, le drainage par la jugulaire, le formaldéhyde, ce produit à l'odeur piquante qui évite parfois de sentir d'autres odeurs, celles de la mort.

Les bouteilles de formaldéhyde sont alignées, classées dans une armoire par propriétés, mais aussi par couleurs. Tout le monde n'a pas droit à la même mixture. Selon le moment du décès, les causes, le temps d'exposition, que l'on soit une femme ou un homme, une recette exclusive sera développée. Plus rosée pour les femmes, plus orangée pour les hommes. Un «bronzage» artificiel déterminé précautionneusement par les embaumeurs, ces faiseurs de la dernière beauté. Trois quarts d'heure : pour une corpulence moyenne, c'est le temps qu'il faut pour être vidé puis rempli... et avoir ce nouveau teint. Sept à dix litres de produit rempliront les entrailles.

Mais le travail de l'embaumeur ne s'arrête pas à cette mécanique des fluides. Pour chaque dépouille, que la famille opte pour l'embaumement ou non, une asepsie est faite : désinfection du corps, shampooing... «C'est pour des raisons sanitaires, mais aussi pour le confort du technicien», précise David Émond. «C'est aussi le moment où on s'assure que c'est la bonne dépouille», souligne-t-il. Les parties intimes sont recouvertes d'une petite serviette qui restera là pendant toute la durée des soins. Suit une inspection visuelle : «S'il y a un stimulateur cardiaque, il faut l'enlever, car il contient une pile qui peut exploser en cas d'incinération», explique M. Émond, ajoutant qu'on ne veut pas que cette même pile se retrouve dans la terre en cas d'inhumation.

Si le corps n'est pas exposé, le travail s'arrête là. On prend toutefois le temps de l'habiller, «une question de dignité», dit David Émond.

Si la dépouille est exposée, c'est alors le moment de fixer les traits. «On ferme les yeux, la bouche avec des moyens délicats. Les liquides qu'on injecte raffermissent les tissus. On ne veut pas que le visage prenne de mauvais plis», rigole-t-il. Les hommes sont rasés au besoin... les femmes aussi, parfois. Quelques assouplissements musculaires sont effectués, histoire de faciliter la circulation des fluides. Une attention particulière est portée aux mains, qui ne doivent pas rester crispées par la rigidité cadavérique. Les étapes de l'injection et du drainage suivent, ainsi que celle de l'extraction du contenu des organes internes qui, eux aussi, sont ensuite remplis de formaldéhyde. Aucun organe n'est déplacé, ni enlevé. Pour ceux que les questions logistiques intéressent, tout ce qui est extrait du corps est jeté... dans les égouts.

La partie «artistique»

«Quand tout ça est fait, on suture les incisions, on s'assure que tout est étanche et on fait le lavage final», raconte M. Émond. «Avec shampooing et revitalisant si besoin», ajoute-t-il. Brossage des ongles, nettoyage des orifices du visage, fixation finale des traits pour que la dépouille ait l'air paisible, habillage, maquillage... la partie «artistique». «Ce n'est pas du maquillage ornemental, c'est plutôt pour restaurer les couleurs naturelles... ou camoufler des couleurs indésirables», indique-t-il. Quoique pour les femmes les plus coquettes, un peu de rouge à lèvres est apprécié. Le vernis à ongles aussi. Quant aux coiffures, pour les plus élaborées, des professionnels sont mandatés.

Pour une dépouille en bon état, l'embaumeur travaillera entre 2h30 et 4h. «Mais dans les coops, que l'on passe 4h ou 15h, que ce soit un homme ou une femme, c'est le même prix», indique David Émond.

De «médecin raté» à passionné

Plus jeune, David Émond voulait étudier en médecine et aimait les arts. «Beaucoup d'embaumeurs sont des médecins ratés», dit-il à la blague. Il a trouvé sa voie lors du décès de son grand-père, la première fois qu'il est entré en contact avec des professionnels de la mort.

Quand les gens lui demandent son métier, ils restent surpris. «Mais ça passionne beaucoup plus que ça ne rebute», se réjouit-il. Il se souvient même d'avoir dû répondre à une foule de questions lors d'un trajet entre Montréal et Québec en covoiturage. Qu'importe, il aime parler de son métier, de sa vie. «J'ai un travail qui me plaît assez pour en faire un hobby», admet-il. Dans le temps où il enseignait la thanatopraxie à temps plein au Collège de Rosemont, il trouvait encore du temps pour la rédaction d'un manuel de restauration qui est en cours d'édition. «Et bien souvent, en couple, on parlait travail»... Sa femme est embaumeuse.

«C'est un travail difficile, on ne meurt pas entre 9h et 17h, du lundi au vendredi», dit-il. Il faut certaines qualités : de l'empathie, de l'altruisme, du dévouement. Il remarque que le métier se féminise depuis quelques années, «peut-être parce que, sans vouloir généraliser, les femmes ont davantage ces qualités que les hommes. Et peut-être que les hommes regardent aussi plus le salaire, qui va de 16 à 25 $/heure selon l'expérience», calcule-t-il. Pour être embaumeur, il faut être équilibré, «ne pas être sombre, ni austère», selon ses mots. «Il faut même être jovial», dit-il en riant. La bonne humeur est importante, les embaumeurs se taquinent en plein boulot comme n'importe quel collègue en taquinerait un autre. «On parle de nos fins de semaine de golf, on écoute de la musique, mais jamais trop forte, on fait tout dans le respect de la dépouille. Tout comme on s'excuse si on cogne le corps», raconte-t-il. «Le corps est un véhicule de vie qui mérite un grand respect.»

Si certaines manipulations sont assez mécaniques pour permettre cette détente, il y a des moments plus durs, où la concentration est de mise. «Les embaumements longs et interminables parce que la dépouille est très abîmée sont difficiles, mais peuvent être vus comme un défi», indique M. Émond. Émotionnellement, embaumer des bébés ou de jeunes enfants peut être éprouvant, mais pour lui, le plus difficile reste l'embaumement de personnes handicapées ou qui sortent des soins palliatifs.

«On le voit qu'ils ont eu la vie dure, on le voit qu'ils ont subi une longue agonie, ça marque le corps. Ça pousse à la réflexion sur notre façon de nous occuper de nos aînés ou des personnes qui doivent être assistées», dit-il. «Dans ces moments, quand on travaille seul, ça devient métaphysique.» Quant à la croyance, David Émond maintient que l'athéisme est la position philosophique la plus confortable quand on est embaumeur. «Je n'ai jamais vu d'embaumeur extrêmement religieux. Quand on voit des enfants morts ou des gens qui sortent de soins palliatifs, ça pourrait remettre en question nos croyances. Comment n'importe quel dieu pourrait faire cela?»

Texte : Sophie Gall
Photos : Érick Labbé
Publié dans Le Soleil - 1er février 2013

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (1)

Cet article est très intéressant. Ça "dédramatise" un peu tout ce processus. On sait qu'on va tous y passer mais ça nous inquiète toujours de confier un être cher à ce processus qu'on voudrait le plus doux possible, même si on sait très bien qu'il n'y a plus aucune sensation pour la dépouille. Mon père a été porteur.

Claire Pageau, 24 mars 2017

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