Danièle Henkel - Revenir de loin

Ouvrir son cœur et parler de la mort demande un certain courage, car la douleur et le chagrin ne sont jamais bien loin. La voix qui trahit, les larmes redoutées, les pauses qui en disent autant que les mots. Le temps suspendu, les souvenirs revenus. Lors de notre rencontre, Danièle Henkel était tout ça, mais surtout, elle était plus que ça. De cette ouverture sur son monde intérieur, il était presque possible de sentir le doux parfum des fleurs. Comme celui de sa mère, nous dira-t-elle. Comme ceux et celles qui laissent dans leur sillage l’espoir d’un monde meilleur.

Vous étiez très proche de votre mère. Aux dernières semaines de sa vie, vous étiez à ses côtés jour et nuit. Que retenez-vous de cette intense période d’accompagnement?

J’ai été confrontée à une multitude d’émotions auxquelles je n’étais pas habituée. On ne nous enseigne pas le départ, donc je me disais que ce n’était pas encore la fin, qu’elle allait se relever, qu’elle ne pouvait pas m’abandonner, car j’avais encore énormément besoin d’elle. Je ne voulais pas y croire. Mais en même temps, une petite voix me disait : Et si c’était vraiment la fin?

Ensuite est venue la rage, l’amertume. Tout le non-sens autour du départ. Toute l’injustice qu’on ressent en se disant que ce n’est pas possible que quelqu’un d’aussi précieux puisse s’en aller. C’était ma mère, elle ne pouvait pas partir. Qu’allais-je devenir…

J’étais avec maman constamment. Quand elle était dans le coma, je lui parlais régulièrement. À quelques reprises, des larmes ont coulé de ses yeux. Je suis certaine qu’elle m’entendait. J’avais un petit banc à côté de son lit, mais j’étais presque tout le temps debout. Tellement, que les talons de mes pieds ont fendu sans que je m’en rende compte. Les infirmières et les médecins me connaissaient tous. Ils essayaient de me mettre dehors. Il faut dire que j’avais peu ou pas de sommeil, que j’étais moi-même maman de quatre enfants et que j’avais une entreprise en démarrage. Ils s’inquiétaient pour moi. Mais c’était peine perdue. Ça a duré un mois et demi.

Comment avez-vous vécu son décès?

Elle était encore chaude quand il a fallu qu’on libère la salle. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’on me l’enlevait, que je ne pourrais plus la toucher ni entendre sa voix. Je m’accrochais à elle en lui disant : Tu ne peux pas, ce n’est pas le temps. Je ne suis pas prête, je ne sais même pas comment faire. Je ne sais pas vivre sans toi, tu ne m’as pas appris. Je voulais rester là. J’étais énormément dans les émotions, dans le ressenti, et j’ai vécu dramatiquement son départ.

Mais la réalité de base m’a rattrapée. J’ai dû prendre des décisions terre à terre que j’aurais souhaité ne pas prendre. Tu n’as pas la tête à parler de la couleur du cercueil quand tu es en train de vivre une émotion qui n’a absolument rien de comparable. C’est demander beaucoup. Surtout à un moment où quelque chose en toi est en train de mourir. C’était très physique. Comme si on me coupait le cœur en deux et qu’on me donnait un coup de poing dans le plexus solaire. Je cherchais mon oxygène, j’avais peine à respirer. J’ai trouvé ça très très dur.

De quelle manière votre mère aurait-elle pu vous préparer à son départ?

On aurait pu en parler. J’aurais pu aborder avec elle la façon dont elle aurait voulu partir. J’aurais aimé savoir où elle souhaitait être enterrée. Comment? Avec quelle musique? Ce qu’elle voulait qu’on fasse et avec qui. Mais dans notre culture, on ne parle pas de ça. C’est trop compliqué, trop complexe. En vivant en Amérique du Nord, j’ai appris qu’ici, c’est différent. On prépare tout : on regarde ce qu’on laisse, à qui on le laisse, comment on le laisse, on rédige les papiers, les familles sont impliquées. C’est judicieux, car ainsi on prépare l’inconnu. Pas chez nous. En Algérie, quand quelqu’un part, ça va directement à ses enfants, sans plus. Ici, il y a les conjoints, les conjointes, les conjoints de fait… c’est un tout autre monde. Ce fut pour moi tout un apprentissage.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour vous remettre de sa mort?

J’y suis encore. Tu vis avec. Tu réapprends à vivre différemment, mais ce n’est pas vrai que tu t’en remets. Et tu ne veux pas t’en remettre. Ma mère est omniprésente. Avec mes enfants et mes proches, elle fait partie de nos conversations quotidiennes.

Il arrive même parfois qu’elle me fasse des petits clins d’œil. Par exemple, il y a trois ans, alors que je donnais une conférence publique devant 300 personnes, j’avais décidé de porter un bijou que je lui avais offert jadis. Juste avant d’entrer en scène, je demande à ma mère de me faire un signe pour me montrer qu’elle était avec moi. Je commence ma conférence, et là je vois une jeune fille qui ne me lâche pas des yeux. Elle me regardait de façon si intense que ça m’a dérangée. J’arrête de parler et je lui dis : Mademoiselle, vous me regardez tellement, j’aimerais savoir pourquoi. Comment vous appelez-vous? Elle me répond Éliane. Le même prénom que ma mère. Devant tout le monde, je l’invite à venir me retrouver. Je l’ai serrée dans mes bras et je lui ai dit : Éliane, vous êtes porteuse d’un message que j’ai demandé tantôt. C’était maman qui me disait Je suis là.

Donc, maman est encore très présente. Elle ne peut pas mourir, elle est juste absente physiquement. Son sang coule dans mes veines, elle fait partie de moi. Quand on réalise cela, la peine du deuil est amoindrie. Comme notre lien était très profond, ça m’a aidée à ne pas aller dans une folie.

Avez-vous eu peur de sombrer à un certain moment?

Oui, parce que plus rien n’avait d’importance. Je passais mes journées sur sa tombe. Je mettais mes mains dans la terre et je criais. Je marchais dans les allées du cimetière en criant. J’ai vécu pleinement ma rage, ma peine et ma souffrance des mois et des mois. Je me suis roulée dedans. Je n’ai pas ignoré mes émotions et je pense que c’est ce qu’il fallait faire. Ignorer, c’est vouloir paraître OK. Eh bien non, ce n’était pas OK. J’ai accepté de dire : je ne suis pas bien. Ou encore : c’est injuste. J’ai accepté d’être en colère contre la vie, contre Dieu, contre tout. J’ai accepté d’aller dans l’autre direction et de revenir tranquillement.

Quelle émotion était la plus présente?

Le chagrin. Et dans le chagrin, il m’arrivait de me flageller. Je me demandais si j’avais tout fait. Si j’avais été suffisamment présente. Si j’avais tout essayé pour lui rendre la vie facile. Si elle savait à quel point je l’aimais. Je crois que oui… Une fois apaisée, je me suis remémoré nos soirées et nos journées ensemble. Le nombre de fois qu’elle m’appelait dans une journée. Quelquefois, je répondais, parfois, je ne pouvais pas. Et lorsque je prenais le message, j’entendais : Ma fille, c’est maman. Je sais que tu es occupée, mais c’est bien que tu ne m’aies pas répondu, car j’avais juste le goût d’entendre ta voix. On s’ennuyait souvent l’une de l’autre. Nous étions fusionnées. Aujourd’hui, lorsque je gagne des prix, c’est à elle que je les donne. Parce que c’est elle qui aurait dû les recevoir. C’était une femme admirable qui a fait tellement de bien. Elle a su tracer la route et a été un modèle pour d’autres femmes.

La douleur laisse-t-elle des séquelles?

Bien sûr. Ma mère est morte un 13 novembre et chaque automne, je deviens plus susceptible. Je pleure pour un oui, pour un non, et ça va faire 17 ans que ça dure. Le véritable danger, c’est de ne pas en prendre conscience. Avant maman, je n’avais pas vécu le décès d’un proche. Je n’avais jamais touché à la profondeur de la peine. Ce fut ravageur. Il m’a fallu apprendre à accepter le vide et le vivre de façon viscérale. Aujourd’hui, quand la peine se présente, je la vis, et je passe à autre chose. C’est tout. Nous ne sommes pas des robots, nous sommes des êtres humains. Et on doit absolument reconnaître qu’on ne peut pas vivre seul. Qu’on vit en communauté. 

Dans votre famille se côtoient plusieurs religions. Comment cette réalité s’est-elle traduite lorsque votre mère a rendu son dernier souffle?

Aux soins palliatifs, il s’est passé quelque chose de très spécial. Bien que ma mère était juive, elle m’a fait baptiser catholique. Une fois adulte, je me suis mariée à un musulman. C’était plutôt hallucinant : éducation chrétienne, famille musulmane, mère juive.

Lorsque ma mère fut sur le point de nous quitter, nous étions tous autour d’elle. Pendant que le prêtre faisait sa prière, mon neveu, de confession musulmane, faisait la sienne, ainsi que mes amis juifs. Le personnel en place n’avait jamais vu ça. Tout le monde s’est arrêté. Les trois religions monothéistes étaient présentes pendant qu’elle rendait l’âme. Ça, c’était maman. Elle avait toujours prôné l’universalité. On pouvait entrer dans une église ou dans une mosquée, ça n’avait aucune importance pour elle à qui tu t’adressais, ni comment. Elle avait cette totale acceptation de l’autre, pourvu qu’il ait les mêmes valeurs fondamentales : faire le bien, ne pas voler, ne pas mentir. Et elle nous a élevés comme ça.

Quels souvenirs gardez-vous de ses funérailles?

D’abord, il faut que vous sachiez que malgré ses 80 ans passés, ma mère n’était entourée que de jeunes. Elle ne se considérait pas du tout comme une personne âgée. Lorsque je voulais qu’elle participe à des sorties avec des gens de son âge, elle répliquait : mais qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ces petits vieux? Nous n’avons pas du tout le même langage. Quand je lui rappelais son âge, elle me répondait qu’ils avaient l’air d’en avoir bien plus que ça. Elle voulait être avec des jeunes tout le temps. Maman a toujours été une femme de cœur, mais de tête également. On ne lui imposait rien. Elle savait ce qu’elle voulait et comment l’obtenir.

Donc, deux ou trois jours avant que maman ne sombre dans le coma, je discutais avec elle de notre situation financière précaire. Elle me regarde alors avec un sourire en me disant : Ne t’en fais pas, je pense que la vie va vous gâter. Vous allez gagner au loto. Je pars à rire. Elle avait toujours le mot positif. Mais elle continue avec aplomb en me disant Tu verras bien. Dans la même semaine, alors que je suis avec elle dans sa chambre, mes enfants appellent et m’apprennent que leur père venait de gagner 250 000 $. C’est grâce à ça que j’ai pu lui acheter un beau cercueil. Sans ça, nous n’aurions pas pu, parce qu’on n’avait rien.

Le prêtre qui devait célébrer ses funérailles était d’un certain âge. J’ai passé deux heures à lui donner des indications, à discuter du déroulement et à faire le choix des prières. Mais le prêtre est tombé malade et a dû être remplacé. Je me retrouve donc devant un prêtre d’origine marocaine ou roumaine qui devait avoir 30 ans, et qui était beau comme un dieu. Non, mais sérieux! Je le regarde en pensant à maman. L’autre prêtre âgé, il était malade. Et c’était le beau jeune homme que j’avais devant moi qui le remplaçait. De là où elle était, ma mère devait rire à la folie en se disant vous ne m’imposerez rien.

Y a-t-il eu un rituel qui vous a particulièrement touché?

La cérémonie a eu lieu dans une église catholique avec les rituels traditionnels. Mais comme maman était vraiment unique, j’ai osé faire une requête inhabituelle. J’ai demandé si c’était possible que mon mari, qui était comme un fils pour ma mère, puisse lui dire au revoir dans sa langue en lisant les versets du coran. Le prêtre m’a répondu : Vous savez bien que ce n’est pas possible, nous sommes à l’église. Je comprenais.

Lors de la procession, tous les jeunes étaient à l’avant avec une rose. Ils adoraient ma mère et l’appelaient mamie Éliane. La cérémonie s’est déroulée comme prévu, et je suis allée rendre hommage à ma mère. L’église était pleine. Puis, le prêtre a pris la parole en disant ceci : Aujourd’hui, j’ai décidé de faire quelque chose de particulier pour Éliane, car je comprends qu’elle était une femme très spéciale. C’est alors qu’il invite mon mari et mon neveu à venir au micro pour qu’ils puissent réciter les versets du Coran. Jusqu’au bout, ma mère aura été rassembleuse. Même dans la mort, elle a trouvé le moyen de nous faire comprendre que dans la maison de Dieu, nous étions tous égaux.

Vous parlez de votre mère en termes élogieux. Vous dites qu’elle était droite, travaillante, courageuse, entière, rigoureuse et qu’elle aimait les gens. Et vous, que voulez-vous que vos enfants retiennent de vous?

Que j’ai passé ma vie à vouloir leur donner l’essence réelle de la vie. Qu’il y a quelque chose de beaucoup plus grand que nous. Vous savez, en bout de ligne, nous ne sommes pas grand-chose. Nous sommes même très petits. On vient et on part avec rien. Par contre, nous avons tous une mission, un rôle à jouer qui inclut les autres. Et je crois qu’à partir du moment où l’on comprend qu’on n’est pas là que pour soi, mais pour un tout, on peut vivre en paix.

Après toutes ces années, quel aspect de votre mère vous manque le plus?

Quand je rentrais à la maison, ce que ça sentait bon! Maman était un vrai cordon bleu. Cet aspect me manque particulièrement parce que ça voulait dire beaucoup. Ça signifiait que nous étions tous réunis autour de la même table tous les jours. Bien sûr, nous allions quelquefois au restaurant, mais les repas à la maison, c’était sacré. Elle adorait cuisiner. Même avec sa marchette, même quand elle avait mal. Elle se tenait avec les avant-bras pour éplucher ses légumes, mais il ne fallait surtout pas lui enlever sa cuisine. C’était son domaine. Ces odeurs, cette cuisine qu’elle préparait, ce rassemblement. Tout cela me manque beaucoup.

Vous avez eu beaucoup de difficulté à vous départir des effets personnels de votre mère. Lesquels avez-vous conservés?

J’ai encore quelques robes, des bijoux et des petits parfums. Ce n’est pas grand-chose, quelques petites choses qu’elle aimait et que j’ai gardées. Mais j’ai une mèche de cheveux de maman que je porte tout le temps.

Parlez-vous de la mort avec vos enfants? Connaissent-ils vos dernières volontés?

Absolument. Elles sont simples. Vraiment simples. Je rêve qu’ils puissent rire de mes bêtises. Qu’ils puissent se rappeler les moments de folie que j’ai eus, parce que je ris beaucoup. Je sais qu’ils vont avoir mal, mais je leur ai dit que peu importe par où ils passeront, je ne serai jamais loin.

Vous n’avez pas connu votre père, un soldat allemand disparu peu avant votre naissance. Vous l’avez cherché longtemps. Le cherchez-vous encore?

Non. Je voulais le retrouver, je voulais comprendre pourquoi il était parti, mais j’ai laissé tomber. Un jour, je me suis demandé si c’était nécessaire. Est-ce que c’est toujours nécessaire de toujours tout savoir? Pourquoi ne pas laisser les choses aller? Pour moi, il a toujours été présent sur une photo, parce que c’est ce que maman m’a laissé. Sa photo est là sur le mur et je l’ai avec moi dans mon sac.

Considérez-vous que vous êtes mieux outillée aujourd’hui pour affronter la mort?

Devant la mort, je suis toujours aussi fragile. Je n’ai pas de boule de cristal, mais je suis mariée à un homme de 77 ans et j’ignore où je puiserai la force s’il arrivait qu’il parte le premier. Je ne sais pas comment me préparer à ça. Par contre, ce que je sais, c’est que je m’en sortirai.

Entrevue et texte : Maryse Dubé
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - Automne 2017

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

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