Dan Bigras - Celui qui borde ses morts

Dan Bigras est un combattant. Sa stature, sa posture, son regard… il sait se battre et ça paraît. Ses mots en disent tout autant. Il fait ce qu’il veut dans la vie et n’a qu’une seule règle : pas de victimes. Tous les autres sous-règlements découlent de cette règle-là. Ça en dit long sur le gars. Non seulement il ne fait pas de victimes, mais Dan est passé maître dans l’art de tendre la main. Il connaît la noirceur des tréfonds et ce qu’il faut de courage et de détermination pour s’en extirper. Il sait aussi que ça prend des alliés. Et il en est tout un. Dévoué, engagé, inspirant, il a la poigne qu’il faut pour relever celui qui est tombé. Et son cœur, synchronisé, prend aussitôt le relais. Ça prend les deux pour rester debout, ça aussi il le sait. Quand on le regarde aller, on se rend vite compte que Dan Bigras n’est pas qu’un combattant. C’est un homme qui a compris qu’il faut prendre soin des vivants et ne pas les oublier lorsqu’ils passent de l’autre côté.


Quel a été votre premier contact avec la mort?

La première mort singulière qui m’a fortement frappé a été celle de mon petit frère Guillaume. Ce fut une mort violente – on l’a retrouvé dans un fossé – ce qui a plongé mes parents dans un profond désespoir. Mon autre frère et moi on s’en est mieux sortis. Tous les deux on a fondé une famille et on a fait des enfants. Ça change tout. Quand un petit bébé arrive, t’es obligé de dire à tes morts : je m’excuse, je t’aime bien, je ne suis pas fâché, je ne t’oublie pas, mais là ce n’est pas le temps. Je suis convaincu que si mon père avait vu un de ses petits-enfants avant de mourir, il aurait peut-être fait un petit bout de plus.

On pense toujours que c’est la mère qui va mourir le plus rapidement après le décès d’un enfant parce qu’elle l’a porté dans son corps. Mais statistiquement, lorsqu’il s’agit de mort violente, ce sont les pères qui meurent en premier. Mon avis personnel là-dessus c’est que les hommes ont besoin d’un responsable pour pouvoir fermer les livres. Ils sont vengeurs. Alors ils trouvent un responsable, quitte à ce que ce soit eux-mêmes. C’est ce qui est arrivé avec mon père. Il avait trop de peine et était incapable de vivre avec lui-même. Il s’est laissé partir. Je l’ai vu dépérir et je ne pouvais rien y faire. Il s’est puni en s’infligeant une peine que je refuse qu’on inflige à d’autres êtres humains. Je suis contre la peine de mort.

Qu’en a-t-il été de votre mère?

Ma mère a été plus combative. Mais elle avait un lupus et il s’est attaqué au lobe frontal du cerveau. Jusqu’à la fin, je m’en suis occupé. Les infirmières sont souvent débordées et j’ai fait sa toilette plusieurs fois, un peu mécaniquement, comme elle l’avait fait avec moi. Je n’ai pas été élevé avec beaucoup d’affection. Ce n’était pas un manque d’amour, c’était un manque de gestes. Elle ne les connaissait pas. Je l’ai accompagnée jusqu’à la fin, mais elle n’est pas morte dans mes bras. J’aurais voulu être là pour qu’elle ne parte pas seule, mais on l’a échappée… elle est morte entre deux rondes.  

De quelle façon avez-vous fait vos adieux à votre frère Guillaume?

Je les fais encore. Je crois que ce n’est jamais fini, même s’il y a de grosses pages qui se tournent. Ça se fait étape par étape… Je lui ai donné un bec sur le front. C’était important pour moi de le toucher. Je le conseille à tout le monde. Mais préparez-vous, c’est « frette en chr… ». Quand on dit froid comme la mort, je ne pensais pas que ça voulait dire congelé. J’ai fait un saut. Pour le reste, c’est une histoire que je ne dévoile pas publiquement, on vit ça en famille. Pour l’instant, je suis plus occupé à être heureux dans la vie de tous les jours et j’y parviens. J’ai été en quête de sens une grande partie de ma vie, cette période-là est de plus en plus derrière moi.

Votre père est mort à l’âge de 57 ans, l’âge que vous avez actuellement. Vous arrive-t-il de penser à votre propre mort?

Je ne suis pas inquiet, je ne crois pas que je vais mourir demain, car je ne suis pas du tout dans le même état que mon père. Il était très gros, malade et il voulait mourir, alors que moi je fais des arts martiaux, je suis en forme et je veux vivre. Mais le fait d’avoir le même âge qu’il avait quand il est mort ne me laisse pas indifférent. C’est un chiffre symbolique, un peu comme si j’étais en train de vivre un bout dont il aurait été privé et je veux faire ça comme il faut. D’ailleurs, mon cardiologue m’a dit une phrase qu’on ne m’avait jamais dite de toute ma vie, il m’a dit de continuer à mener une bonne vie. J’ai regardé derrière moi, je pensais qu’il parlait à quelqu’un d’autre. Moi ça? Ben oui, tu manges bien, tu t’entraînes, tu as un bon cœur… Il semblerait que ma santé me permette de faire encore un grand bout, ce qui est assez étonnant. Je trouve que c’est un beau coup au destin.

Avez-vous peur de mourir?

Non, pas du tout. Ma mort, je ne la vois même pas comme un passage vers un ailleurs, je la vois comme une fin. On m’a permis un voyage ici et je suis comme dans un manège. Je fais un grand tour. Si ça pouvait se dire dans un bon français, je voudrais qu’il soit écrit sur ma tombe que j’ai fait une belle « ride ». La vie est une aventure et à partir du moment où tu vis, tu meurs. Ça va ensemble, c’est le « deal ». Le drame c’est quand la mort arrive trop vite, dans des conditions dramatiques, ou quand c’est le résultat du malheur et de trop de dépression. Mais une mort qui vient à un âge avancé, d’une maladie qui n’est pas trop souffrante, entourée des siens, c’est une boucle parfaite. J’en parlais récemment avec mon fils lorsque notre chat est mort. Je lui ai fait prendre conscience que rien n’est éternel, que j’allais mourir aussi. C’est quand les enfants partent avant leurs parents que c’est un blasphème. J’ai vécu ça de proche avec la mort de mon petit frère. Et l’histoire de mon petit frère, je la retrouve souvent ici dans le coin.

Comment ça se passe quand on meurt dans la rue?

Avec Le Refuge, on doit gérer ce qui vient après la mort du jeune. Et ce qu’on fait en premier c’est d’annoncer la mort aux familles. On s’y prend de la même façon que lorsqu’on apprend aux enfants la séparation de leurs parents; on leur dit que ce n’est pas de leur faute. On essaie d’expliquer qu’il y a un gros facteur de hasard, que ça aurait pu être un autre p’tit gars, qu’il n’y a pas de règles là-dedans. C’est sûr qu’ils jouent avec leur vie. Mais quand tu as l’impression que ta vie n’a pas la même valeur que celles des autres, tu en prends moins soin. Tu ne vas pas toujours te pendre, mais tu vas danser au bord du pont. Quand tu tombes à droite, tu tombes sur le pont, quand tu tombes à gauche, c’est terminé.

C’est une calamité pour les parents qui pensaient que leur jeune s’en sortirait. Et ils avaient raison d’y croire, parce que ce n’était pas écrit dans le ciel qu’il allait mourir. Les plus troublés que j’ai vus, les plus croches, sur la « dope », paranoïaques, qui ne parlent à personne, qui n’ont plus rien et qui sont à moitié morts, c’est eux autres maintenant que je croise dans la rue et qui me présentent leurs enfants.

Évidemment, ce qui est plus difficile, c’est quand personne ne vient réclamer le corps d’un enfant mort dans le désespoir. Les Sœurs Grises nous ont passé un petit bout de terrain au Cimetière Côte-des-Neiges et il est arrivé quelques fois qu’on soit allés enterrer une urne. Ça fait partie des choses les plus dures qui me remplissent encore de tristesse et de rage. Il faut que je me cache dans ce temps-là, je ne suis pas bien. C’est les seuls moments où j’ai envie de battre quelqu’un, et je ne sais pas qui. Généralement, les parents sont aussi des gens très démunis qui n’ont pas su aimer comme il faut, parce qu’ils n’ont pas été aimés comme il faut. Il y a un jeune comme ça qui disait que personne ne l’aimait. Je ne pensais pas que c’était vrai. Ça s’est terminé par un suicide et personne n’est venu réclamer le corps. Quand j’ai regardé l’urne, je lui ai dit : « T’avais raison, personne t’aimait ». C’est la pire oraison funèbre que j’ai jamais faite à un être humain.

Vous avez mentionné avoir eu une enfance difficile. Comment fait-on le deuil d’un parent qui nous a mal aimés?

Est-ce qu’on aime tous bien? J’étais en mauvais terme avec mon père quand j’étais jeune, alors je suis parti quatre ans à Québec. À mon retour, on s’est revus un peu prudemment au début, car on se faisait peur l’un l’autre. Mais tous les deux on voulait que ça se passe bien et c’est ce qui est arrivé. Il est parti avec des secrets que je ne connaissais pas qui le rendaient un peu circonspect dans nos rapports, mais j’avais fait la paix avec lui bien avant qu’il décède. On a passé plusieurs belles années ensemble…

Il y a plusieurs côtés à une relation. Ce n’est pas si simple que ça. Tout le monde mène un combat qu’on ne connaît pas. Mes parents n’étaient ni atroces ni extraordinaires. Ils ont fait ce qu’ils ont pu et moi je fais la même chose à ma façon. Je pense que j’ai plus d’outils qu’eux, mais dans les outils que j’ai, il y a aussi ceux qu’ils m’ont laissés. Et ça, c’est précieux. Dans la vie, tu ne peux pas faire la paix sans un minimum de clarté et de vérité. Avec mon passé de guerre, c’est plus facile pour moi d’apprécier la paix.

En 2004, vous êtes allé en Bosnie pour remonter le moral des troupes. Pourriez-vous nous en parler?

Là on parle de choses impardonnables. On parle de massacre et de viols de petites filles bosniaques par des Serbes. Quand on a massacré ta famille et violé ta petite sœur, c’est facile d’être dépassé par les émotions. C’est comme ça qu’on perpétue des horreurs et qu’on fabrique des monstres. Pis après la guerre, ce n’est pas encore fini, parce que l’auteur de ces drames habite en face de chez vous. Tu peux bien déménager sur l’autre rue, il y en a d’autres. Il va falloir que tu vives avec eux. Et avec toi aussi. Si tu as commis des horreurs en retour, tes chances de t’en sortir sont beaucoup plus faibles, car qui veut sauver un monstre?

Quand j’étais en Bosnie, j’ai vu plusieurs soldats qui avaient déjà tué. Même si un soldat n’est pas censé craquer, il n’est pas au front toute la journée. Et quand il rentre au dortoir ou qu’il prend sa douche, c’est là que ça se passe. Quand tu craques pour la 18e fois, c’est du solide. Je suis resté en Bosnie trois semaines et je suis revenu de là à moitié fou. Ce sont des choses qui marquent. J’ai compris qu’on demande beaucoup trop aux soldats. Le fait de voir ce qu’ils devaient traverser m’a secoué très fort. C’est là-bas que j’ai écrit mon poème Sarajevo. Quand je leur ai lu, ils ont été émus. Tout ce qui est souffrant, tout ce qui est honteux, quand ça devient secret c’est très dangereux. Il faut que ça sorte. La Bosnie a été une façon pour moi de comprendre certaines choses. D’aller plus loin. D’être en contact avec la vraie vie et avec la vraie mort.

Face à l’épreuve, devez-vous lutter pour ne pas retomber dans l’alcool et les drogues?

Il n’y a rien qui pourrait me faire retourner là-dedans. C’est quelque chose qui m’écœure complètement maintenant. À l’époque, quand j’ai pris ma décision, j’étais très décidé. Et je le suis encore. Ma guerre n’est pas toujours mauvaise et ma colère est souvent un moteur. J’ai une bouteille de scotch pour mes chums et je n’y touche jamais. Je ne me sens pas menacé, mais je me garde quand même sous surveillance. Ce n’est pas pour rien que je ne prends pas de vin au souper. L’important est de savoir que ce que je ressens ne vient pas d’une quelconque substance, et que je lutte à armes égales avec les autres. Si un jour j’en viens au désespoir, ça ne passera pas par une rechute, c’est certain, ni par le suicide d’ailleurs.

Après la mort de Gerry Boulet, vous avez effectué les arrangements de pièces inédites pour en faire l’album posthume « Jézabel ». Comment avez-vous vécu cette expérience?

Gerry a été un grand frère pour moi, il m’a sorti des bars. Il n’avait pas assez d’argent pour me produire, mais il restait avec moi comme réalisateur. On travaillait sur un projet ensemble quand il a appris qu’il avait le cancer et qu’il était foutu. Le projet est un peu tombé à l’eau parce qu’il voulait faire des sous pour sa femme et sa fille avant de mourir. C’est ce qu’il a fait et il l’a très bien fait. Je l’ai vraiment beaucoup admiré pour ça. Quand Gilbert Langevin1 a appris pour Gerry, il a écrit Ange animal en pensant à lui, puis il est venu me voir un soir pour me demander de faire la musique. Dans ce temps-là, je n’écrivais pas mes textes et je n’étais pas capable de faire de la musique pour des textes déjà faits. Or, je lui ai dit d’arrêter de me donner des poèmes. Le lendemain, sur mon répondeur, il m’avait laissé Ange animal. C’est 14 strophes ce poème-là! Il était 4 h du matin, j’étais un peu saoul, et j’en finissais plus de tout noter. J’étais énervé. Mais une fois terminé, je suis venu les yeux rouges. J’étais très ému… Ça fait que je me suis mis là-dessus. Alors que Gerry était en train de mourir chez lui, j’ai déposé l’enregistrement dans sa boîte aux lettres avec un petit mot. Après sa mort, sa femme Françoise m’a appris que Gerry écoutait Ange animal en partant.

Quelque temps plus tard, Françoise m’a appelé pour me dire que Gerry avait enregistré quelques chansons, mais que c’était juste piano et voix. Elle en avait parlé avec lui avant qu’il meure, et il voulait savoir si je pouvais faire un disque avec ça. La première chanson que j’ai écoutée a été Le chant de la douleur : « Qui te soignera, qui te guérira ». Je me suis mis à brailler. J’ai donc accepté le mandat de réalisateur, j’ai fait les arrangements et j’ai réuni une équipe pour faire le disque. Ce n’était pas évident techniquement, car Gerry était tout seul au piano. Il ralentissait, il accélérait, et on n’avait pas les machines qu’on a maintenant pour réparer ça. L’autre côté difficile c’est que j’avais toujours peur de me planter. Comme Gerry n’était pas là pour me guider, je me suis beaucoup collé sur Françoise. Ces deux-là étaient tellement en symbiose que si je comprenais ce qu’elle me disait, je resterais proche de Gerry. Peut-être que de là où il était, il y avait des choses que je faisais qu’il aimait moins, mais il savait par contre que je m’étais vraiment beaucoup forcé. Cette expérience a été très saisissante pour moi. Ç’a été un peu ma façon de le border.

Ils sont très présents les morts dans votre vie?

Oui, mais ils ne sont pas envahissants comme ils l’étaient avant. C’est un peu comme une peine d’amour, enlève-moi la pas, c’est à moi, j’ai vécu ce qui vient avec. Laisse-moi mon deuil, j’en ai besoin. Faut pas qu’on m’enlève mes morts, ils ne sont pas méchants. Aucun de mes morts, même dans le plus profond désespoir, n’aurait souhaité que je meure aussi. Aucun. Mon petit frère, mon père, ma mère… ils voulaient tous que je mène une belle vie. Ils m’ont guidé plus qu’autre chose, je ne vois pas pourquoi je les bannirais. Ils sont présents en moi et ils vont toujours l’être.

Entrevue et texte : Maryse Dubé
Photo : François Lafrance
Publié dans la revue Profil - Automne 2015


  1. Gilbert Langevin, 27 avril 1938 – 18 octobre 1995. Poète québécois, auteur d’une trentaine de recueils et parolier pour Offenbach, Dan Bigras, et plusieurs autres.
Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (3)

Quelle lecture! Je suis très émue présentement. J'admire Dan depuis longtemps pour ses textes profonds et son dévouement envers les jeunes de la rue. Je ne connaissais que par ouï-dire son amitié avec Jerry Boulet; mais je n'avais aucune idée de son incursion en Bosnie. Je suis sidérée par ce qu'il a pu y vivre à travers les habitants combattants qu'il y a rencontrés. Je ne doute aucunement qu'il soit revenu plutôt déboussolé! Mon admiration pour l'homme en ressort, elle, bien grandie. Quelle belle âme chez cet humain exceptionnel. Bravo Dan!

Renée, 15 février 2016

Bravo DAN BIGRAS, je te félicite pour ton courage et ta ténacité. Tu es un exemple à suivre, tu ne te décourages jamais. Je te lève mon chapeau pour tous ce que tu as accompli et ce qui suivra. Ta détermination est exemplaire.

REAL DOYON, 28 septembre 2017

Toujours admiré et aimé Dan Bigras pour ses chansons et son engagement auprès des jeunes. Sa vulnérabilité et sa force lui donnent l'équilibre d'un monument.

Jocelyne Lévesque, 5 décembre 2017

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