Claude Lafortune : Le bricoleur d’histoires

Il a gagné sa vie avec du papier, de la colle et des ciseaux. Pendant 25 ans, les jeunes publics se sont relayés à la télévision ou dans les écoles pour l'entendre raconter de belles histoires ou partager avec lui leurs valeurs et leurs différences. Si l'émission L'Évangile en papier l'a beaucoup fait connaître, il a aussi animé des émissions sur l'écologie, l'histoire, les valeurs humaines et sur les différentes nationalités. Plusieurs le croient prêtre, alors qu'il a 3 enfants et 7 petits-enfants. À 66 ans, Claude Lafortune a une riche expérience à raconter et des projets plein la tête. Nous l'avons rencontré chez lui dans son atelier, au milieu de ses personnages.

Vous avez fait des émissions de télévision, des livres, des documentaires, de l'animation dans les écoles, toujours pour un public d'enfants. Qu'est-ce qui vous a amené à leur consacrer l'essentiel de votre carrière ?

Les enfants, c'est sacré, c'est le monde de demain, c'est une nouvelle pousse qui commence à vivre; si on lui donne une mauvaise direction, c'est toute sa vie qui va en dépendre. Mais en même temps, je n'ai jamais fait ça par vocation. J'ai été professeur d'arts plastiques et j'étais décorateur sur des plateaux de télévision, alors j'aimais le bricolage. On m'a offert d'animer une émission de bricolage à la télévision et, d'une émission à l'autre, j'en ai fait mon gagne-pain. C'est mon côté enfant qui fait que je me suis tourné vers les petits. Je ne me suis jamais senti comme un maître qui fait de l'éducation, mais comme quelqu'un qui s'amuse à faire des choses avec les enfants.

Quand on regarde votre parcours, on constate que vous avez abordé plusieurs sujets, toujours axés sur des valeurs universelles telles que l'acceptation des différences, l'écologie, la paix, la famille, la faim dans le monde. Pourtant, on vous reconnaît surtout pour votre émission l'Évangile en papier.

Cette émission a vraiment marqué ma carrière. Pourtant, je ne l'ai pas fait dans un but d'apostolat ou au nom de l'Église. J'avais proposé de raconter l'Évangile aux enfants, comme on raconte une belle histoire. Les gens oublient souvent les traces que l'histoire de Jésus a pu laisser dans notre vie. Et ce que je trouvais bien intéressant, c'était de présenter les références qui sont présentes dans notre culture. On dit par exemple « toucher du bois », qui vient de « toucher la croix », « vieux comme Mathusalem », « l'arche de Noé », « pleurer comme une Madeleine », « celui qui lance la première pierre », « le baiser de Judas », « pauvre comme Job », « connu comme Barabbas dans la Passion ». C'est étonnant le nombre de références qu'on fait à la Bible sans savoir d'où ça vient. Je trouve ça dommage que ça ne soit pas plus enseigné – je ne parle pas de la foi – mais que l'on n'enseigne pas cette culture, qui fait partie de notre façon de vivre et de parler.

D'où est venue l'idée de l'émission Parcelles de soleil qui a duré 13 ans ?

Un jour, une religieuse m'a contacté pour me parler d'un petit garçon qui s'était pendu parce qu'il était obèse. Il avait laissé une note : « je suis fatigué de faire rire de moi ». Elle m'a proposé de faire une émission pour parler de l'obésité chez les enfants. Ça m'a donné l'idée de faire une émission sur les différences. Chaque semaine, j'invitais un jeune de 7 à 12 ans à venir parler de ses valeurs, de ses joies et de ses peines. Les enfants, comme les adultes, souffrent tellement de leurs différences. Les gens sont cruels quand on n'est pas comme tout le monde, au niveau de la race, de la religion, d'un handicap physique, de nos talents. Quand on n'entre pas dans la norme, on devient la victime des autres. J'ai voulu apprendre aux enfants à aimer l'autre comme il est, dans sa différence, et non pas malgré sa différence.

Dans cette émission, vous avez travaillé au contact d'enfants malades. Qu'est-ce qu'ils vous ont appris ?

Les enfants m'ont beaucoup appris par leur réaction face à la mort. Parmi tous ceux que j'ai rencontrés, il y en a 17 qui sont décédés, soit pendant la durée de l'émission ou plus récemment. Ce qui m'a étonné, c'est leur sérénité face à la mort. Quand un enfant est à l'hôpital pour la leucémie, il voit bien que certains de ses camarades meurent de cette même maladie. Face à la maladie, face à la mort, il y a chez eux une sorte d'abandon que nous n'avons pas à l'âge adulte. Chez l'enfant, la mort n'est pas une notion qui l'écrase, contrairement à un adulte qui se sait condamné.

Il y a quelques années, une fondation de l'Hôpital Ste-Justine avait demandé à des artistes et des sportifs d'être parrains d'enfants qui ont subi une greffe de moelle osseuse. Mathilde, une petite fille de 5 ans m'avait choisi parce qu'elle aimait bricoler. Un jour, les médecins ont annoncé à la famille que la petite fille allait mourir. Sa mère m'a appelé pour me dire « Monsieur Lafortune, ma petite a peur la nuit, elle est angoissée, je ne sais pas quoi lui dire. Venez lui dire les mots qu'il faut pour la réconforter. » Comme elle aimait les étoiles, je lui en ai fait cinq pour représenter tous les membres de sa famille et je lui ai dit « Mathilde, pour qu'il y ait des étoiles, il faut qu'il fasse noir. S'il faisait clair, tu ne pourrais pas les voir. » J'allais lui parler une fois de temps en temps, mais elle ne me laissait pas la toucher. Elle avait tellement mal qu'un sac de morphine la suivait partout. Un jour, elle m'a dit « Claude, je veux aller dans tes bras. » Elle a mis sa tête sur mon épaule et je lui ai chanté des chansons. Pendant que je chantais, je l'entendais râler comme si toute sa douleur s'en allait. Elle est morte le lendemain. La famille m'a demandé d'organiser les funérailles et de décorer le salon funéraire. J'ai mis tout plein d'étoiles dans son cercueil.

À un autre moment, j'avais invité à l'émission une jeune enfant qui avait un cancer de la peau. Elle avait une énorme bosse dans le cou qui la défigurait. Comme on faisait des sketches à l'émission, la petite fille, Cléo, avait demandé à pouvoir jouer Cendrillon et moi je faisais le prince. Les costumiers lui avaient fait une belle robe de princesse qui cachait sa bosse. Avant l'émission, elle est arrivée dans son fauteuil roulant et elle souffrait terriblement. Durant l'émission, je lui ai dit « te rends-tu compte Cléo, tu joues Cendrillon à la télévision de Radio-Canada. » Son visage s'est illuminé. C'était pour elle un immense cadeau. Elle est morte un mois plus tard.

Ça m'est arrivé plusieurs fois d'être en contact avec des enfants qui vont mourir. Dans ces cas-là, on ne sait pas trop comment agir. Ma peur là-dedans, c'était de dire un mot de trop, pas forcément un mot qui blesse, mais un mot qui angoisse davantage l'enfant face à la mort. Je ne suis pas pédagogue, psychologue, ou médecin, je n'étais pas préparé à cela. J'avais toujours la crainte d'aller trop loin. Mais quand le sujet était vraiment délicat, je demandais toujours aux parents s'ils étaient d'accord que j'en parle avec leur enfant. Jamais je n'aurais voulu qu'un enfant soit victime d'une émission.

Pour moi, c'est une belle expérience, je considère cela comme un cadeau d'avoir fait cette émission.

Avez-vous été en contact avec des enfants qui vivaient un deuil ?

Oui, avec les frères et sœurs des enfants malades. J'étais en contact avec une petite fille dont la sœur se mourrait d'un cancer et elle m'avait confié qu'elle était malheureuse. Un jour je lui ai demandé : « Est-ce qu'il y a des jours où tu aimerais ça être malade? » Elle m'a répondu : « Oui. » Même avec toute la gravité de l'état de sa sœur, elle aurait aimé être malade pour avoir l'attention des parents. Les frères et sœurs des enfants malades souffrent beaucoup parce que l'attention des parents est tournée vers l'enfant malade. Ce n'est pas facile pour les parents de faire la part des choses. C'est normal qu'ils veuillent tout donner à l'enfant qui est malade.

Dans l'émission Nicole et Pierre, vous avez abordé la question de la mort, un sujet très sérieux pour une émission pour enfants. Comment l'avez-vous abordé ?

Nicole et Pierre étaient deux petites marionnettes qui représentaient un frère et une sœur et moi je jouais un ami de la famille. Dans une émission, les parents étaient à l'hôpital avec leur bébé et le petit était décédé sur la table d'opération. J'avais la tâche d'apprendre la nouvelle aux enfants. J'avais illustré le tout en parlant de la chenille qui se transforme en papillon.

Mais avec le recul, je suis convaincu que, comme n'importe quel auteur, je passais là-dedans mes propres angoisses et mes propres craintes sur la mort. Quand on fait parler un personnage, même si c'est un enfant, c'est nous qui exprimons nos angoisses. Face à la mort, j'étais angoissé. Je le suis moins maintenant, mais il fut un temps où la mort me faisait peur, je l'acceptais mal. Il y a quelque chose en nous qui dit qu'on ne peut pas mourir, qu'il doit y avoir une vie qui est plus grande que la vie du corps.

En plus de votre carrière à la télévision, on vous reconnaît aussi pour votre engagement bénévole. C'est important pour vous ?

C'est toujours un peu fort. Quand on est le moindrement connu, chacun de nos engagements est plus médiatisé que les autres. Je ne me considère pas comme un grand bénévole. Je me suis impliqué dans Leucan, Centraide, auprès d'enfants malades, dans les prisons. Pendant longtemps, je me disais que j'aimerais être plus généreux et m'impliquer davantage, mais j'ai arrêté de m'en faire avec ça. J'ai décidé d'être présent au moment où les occasions s'y prêtent.

Mais je suis toujours un peu mal à l'aise avec l'image que les gens se font de moi. Parce que j'ai fait l'Évangile en papier, on m'a beaucoup idéalisé. Beaucoup de gens pensent que je suis prêtre, d'autres pensent que je suis le frère d'Ambroise Lafortune. À un moment donné, ça m'a agacé. Je me suis dit « Est-ce qu'il faut que je fasse un scandale ou que je fasse Le sexe en papier pour me débarrasser de cette image ? »

Ce qui m'agace, c'est l'étiquette qu'on me colle. Parce que j'ai parlé de la vie de Jésus, on s'imagine automatiquement que je suis bon et l'on me prête toutes sortes de qualités. Je me suis impliqué dans certaines organisations bénévoles, mais pas autant que beaucoup de gens que je connais.

Quelles sont les causes qui vous touchent le plus ?

Évidemment la souffrance des enfants, ceux qui sont malades, ceux qui meurent dans le monde ou qui souffrent de maladies épouvantables. C'est horrifiant de voir ce qui se passe au Moyen-Orient, ces enfants abandonnés. J'imagine parfois mes petits-enfants tout seuls, abandonnés, sans personne, dans la rue, nulle part où aller. C'est inimaginable que ça arrive. C'est un drame épouvantable. C'est la chose qui me fait le plus mal et qui m'angoisse le plus.

Vous avez abordé la question des rituels dans une de vos émissions. Comment voyez-vous l'effritement des rituels face à la mort ?

Je trouve qu'on a perdu le sens de la mort. Je n'ai rien contre les grandes surfaces, mais dans les grands salons funéraires, on a parfois l'impression d'entrer dans une usine. On cherche le mort, il est dans un coin comme si on voulait le cacher.

Il y a des gens qui voudraient tout faire pour que ça se passe vite. Vite l'incinération et une messe qu'on en finisse! De plus en plus, on essaie d'ignorer la mort. Pourtant, c'est important de l'accompagner par des gestes.

Quand mon père est mort, il y a deux ans, j'avais apporté un gros bouquet de marguerites au salon. Avant de fermer le cercueil, j'ai invité les gens à déposer une fleur sur mon père, un peu pour l'accompagner dans son dernier voyage. Au moment de fermer le cercueil, il était couvert de fleurs. On pose un geste et on l'accompagne pour montrer que nos pensées sont avec lui, qu'on ne l'abandonne pas.

C'est ça qui manque dans le moment. Pour moi, c'est important de recevoir des amis, de pleurer dans les bras des gens qu'on aime, de partager notre peine. Si on ne le fait pas, il va y avoir un vide après.

Comment expliquez-vous que des gens plus âgés encouragent leurs proches à expédier les rituels d'adieux ?

J'ai l'impression qu'il y a une grosse peur de déranger. Moi j'ai dit à mes enfants « Vous ferez ce que vous voudrez. Vous pouvez m'exposer dans le hall de Radio-Canada pendant un mois si vous le voulez ou m'enterrer la journée même, je m'en fous! Vivez le deuil comme vous voulez; si vous voulez m'incinérer, incinérez-moi; si vous voulez m'enterrer, enterrez-moi; si vous voulez m'exposer, faites-le. » Comme je suis croyant, la seule chose que je demande, c'est qu'il y ait des funérailles à l'église.

Les gens devraient laisser le choix aux vivants. Ça leur appartient. C'est de mettre des contraintes inutiles que de les obliger à suivre nos volontés. Moi je suis pour qu'on laisse la liberté aux gens qui vont nous survivre.

Entrevue et texte : France Denis
Photo : Claude Croisetière
Publié dans la revue Profil - Automne
 2002

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (1)

Merci M. Lafortune.
Merci de dire les vraies choses. Beaucoup de gens (pour ne pas dire la majorité) ont peur de la mort. C'est humain. L'inconnu fait peur. J'aime votre franchise face à ce sujet bien délicat.

France Dion, 5 septembre 2011

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