Ces petits rituels guérisseurs

Tout au long de notre vie, plusieurs événements nous rappellent que la mort est là, tapie quelque part. On sait très bien qu'elle peut happer l'un des nôtres à tout moment ; d'ailleurs rien que d'y penser, la gorge nous serre... Alors quand, malgré notre refus de la regarder dans les yeux, elle vient nous ravir un être cher, c'est le corps tout entier qui entre en contraction. À partir de ce moment-là débute une grande souffrance, dont le soulagement ne viendra qu'à petites doses, disséminées çà et là sur le chemin de la guérison. Mais de ces doses dépend notre retour à une vie normale, où les joies pourront à nouveau faire partie du quotidien.

Bien que le deuil ne soit pas considéré comme une maladie, il est constitué de douleurs parfois intolérables qui font que notre vie, sous bien des aspects, nous semble malade. Et pour atténuer un tant soit peu cette souffrance qui nous torture, plusieurs moyens existent et agissent directement sur le mal-être qui nous habite. Le rituel est l'un d'eux. Avec son langage tout en symboles, il aide à exprimer cette douleur qui, bien souvent, va au-delà des mots.

Des gestes du cœur

« Le rituel permet à un homme blessé de retrouver son chemin... »1

Plusieurs personnes l'utilisent à leur insu, certaines l'ont consciemment intégré dans leur vie de tous les jours pendant leur période de deuil. Ce fut mon cas quand, à la mort de mon père, je pris la décision d'utiliser sa tasse préférée pour boire l'eau que mon état de santé réclamait. C'était ma façon de lui parler, de lui dire : regarde papa, je vais continuer de faire ce qu'il faut pour aller mieux. Mais c'était surtout une façon de le garder près de moi... encore un peu. Me servir de sa tasse me donnait l'occasion de m'offrir une petite « dose » de celui que j'avais tant aimé, et chaque fois, ce rituel prenait le chemin du recueillement. J'aimais croire que mon père contribuait à ma guérison au-delà de sa présence sur terre.

Les rituels de ce genre viennent du cœur, ils sont spontanés. Un objet banal de la vie courante peut soudainement s'envelopper d'une part de « sacré » avec le pouvoir magique de toucher notre âme. Néanmoins, l'objet choisi doit pouvoir nous parler, nous dire quelque chose d'apaisant, nous consoler.

« Le rituel a une fonction symbolique qui nous relie à celui ou celle qu'on a perdu. » Il aide à faire la transition entre un hier où l'on partageait le quotidien du défunt et un demain où il faudra vivre sans lui.2

Se donner le droit de vivre son chagrin

Un homme racontait qu'après la mort de son fils, il prit l'habitude d'aller « surfer » sur l'ordinateur de celui-ci. Tous les soirs, il descendait dans sa chambre qu'il avait gardée intacte, ouvrait son ordinateur et reproduisait l'activité préférée de son fils, c'est-à-dire naviguer sur Internet. Refaire les mêmes gestes qu'il avait tant de fois observés chez son enfant devint pour lui un rituel guérisseur. Dans ce comportement, ce père avait l'impression de se connecter à celui qui lui manquait tant. Et là, entre les murs de cette chambre, il pouvait enfin le pleurer.

Se trouver un lieu et un moment dans la journée pour y déverser son chagrin est très salutaire. Ça permet de créer un point de repère pour mieux vivre son deuil. De plus, ça aide à effectuer les tâches fastidieuses mais nécessaires du quotidien, tout en permettant de canaliser sa peine, chose essentielle quand on sent que la souffrance ne prend aucun répit et nous fait perdre pied. Et perdre pied peut être bien facile quand on réalise les multiples pertes qui découlent d'un deuil. C'est ainsi qu'une jeune veuve, mère de famille, arrive rapidement au désespoir devant les dettes qui s'accumulent et les enfants qui pleurent leur père...

« Les rituels ne relèvent aucunement du rationnel, mais tiennent de l'émotif. Ils sont là pour nous aider, nous réconforter, nous lier les uns aux autres. »3

À la mort de son mari, une dame âgée décida d'aller s'acheter un coffre de bonne dimension pour y ranger les souvenirs du temps passé à ses côtés. Chaque fois qu'elle ouvrait le coffre pour y déposer quelque chose, le chagrin s'intensifiait et elle se mettait à pleurer. Paradoxalement, elle remarqua qu'après chacune de ces séances, une certaine paix en résultait. Un peu comme si le fait de fermer les portes de son passé lui permettait d'ouvrir une porte sur l'au-delà, la rapprochant ainsi de celui qui l'avait quittée. Puis vint le jour où ne restèrent que ses larmes ; tout objet témoin de leur bonheur ayant déjà pris son billet d'entrée. Ne voulant pas mettre fin à ce rituel, elle commença à y ajouter une partie de son présent : lettres d'amour qu'elle lui adressait, photos de famille... Lorsque le premier anniversaire du décès arriva, elle offrit à ses enfants l'opportunité de participer à son rituel. Chacun d'eux pouvait y laisser une lettre cachetée à l'attention de leur père. L'événement se déroula avec grande émotion, et tous se permirent d'exprimer leur tristesse. Au terme de cette soirée, il fut décidé que le coffre resterait scellé jusqu'à l'anniversaire suivant où, à nouveau, il servirait à recueillir les messages et les larmes de chacun. Avec les années, le coffre de « papa » devint la boîte aux secrets... larmes en moins. Comme quoi un rituel peut se transformer au gré des besoins.

Le fait de poser des gestes personnels lors d'un rituel permet de vivre ce qui nous arrive avec une plus grande conscience et permet aussi d'exprimer concrètement ce qui est ressenti. C'est un exercice troublant où, certes, les émotions se bousculent. Néanmoins, il aide à accepter la réalité de la mort et favorise la résolution du deuil. Et dans les difficiles moments qui suivent la perte d'un être cher, même le plus simple des rituels peut s'avérer une aide précieuse. C'est à chacun de trouver son rituel guérisseur... qui vient du cœur.

En quoi les rituels personnels peuvent-ils aider?

  • Avec son langage tout en symboles, le rituel aide à exprimer ce qui va au-delà des mots.
  • Les rituels sont là pour nous réconforter, nous lier les uns aux autres. Ils permettent à un homme blessé de retrouver son chemin.
  • Poser des gestes personnels lors d'un rituel aide à prendre conscience de la perte qui nous afflige et permet d'exprimer ses émotions.
  • Se trouver un lieu et un moment dans la journée pour y déverser son chagrin est salutaire à la résolution du deuil.
  • Dans le rituel, il est possible de retrouver le sens du sacré.
  • Le rituel incite au recueillement.

Par Maryse Dubé
Publié dans la revue Profil - Printemps 2007

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  1. D. JEFFREY. Éloges des rituels, Les Presses de l'Université Laval, Québec, 2003, p.230.
  2. C. FAURÉ. Vivre le deuil au jour le jour, Éditions Albin Michel, 2004, 290 p.
  3. G. MÉNARD. Que sont devenus nos rituels, dans Elle Québec, Juin 2006, p.110.
Classé dans : La mort et les rituels funéraires Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

Commentaires (2)

Merci pour ces petits trésors de guérison. J'ai une amie qui éprouve des difficultés d'ordre affectif suite au départ de son père. Pourrais-je les imprimer pour lui faire parvenir? Elle demeure en Abitibi.

Marlène Belley, 26 octobre 2016

Bonjour Mme Belley,
Vous pouvez imprimer tout le texte en cliquant sur le petit symbole représentant une imprimante en haut et à droite de la page.

L'équipe de la FCFQ, 26 octobre 2016

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