Bernard Voyer : Par-delà l’horizon

Depuis toujours, Bernard Voyer cherche à savoir ce que dissimule l'horizon. Les routes vers l'inconnu qu'il a empruntées pour satisfaire sa soif de découvertes l'auront amené à affronter certains des milieux naturels les plus hostiles de la planète au cours des trente dernières années.

Originaire de Rimouski, Bernard Voyer demeure l'un des rares humains à avoir atteint les deux pôles terrestres par ses propres moyens, et l'un des seuls alpinistes à avoir escaladé les sommets les plus élevés sur tous les continents. À maintes reprises lors de ces expéditions aux quatre coins du monde, lui et ses proches, dont sa compagne de vie, Nathalie Tremblay, ont vu rôder la mort. Elle se déguise parfois en ours blanc, prend la forme d'une tempête de sable, devient soudainement une chute de pierres ou se transforme en crevasse profonde sur un glacier. Bernard Voyer et ses coéquipiers ont franchi ces obstacles et bien d'autres sans blessures sérieuses.

À l'aube de la cinquantaine, l'aventurier Voyer dit avoir encore beaucoup d'autres voyages périlleux à accomplir. Conférencier très sollicité, il n'aime guère aborder le sujet de la mort. Il a consenti à relever ce défi, en nous accordant une entrevue à l'issue de trois exposés présentés à des élèves d'écoles polyvalentes.

Vous avez escaladé les plus hautes montagnes du monde; vous avez navigué sur des rivières tumultueuses; vous avez traversé le désert du Sahara. Pourquoi avez-vous choisi de vivre une vie aussi périlleuse ?

Pour m'émerveiller, pour vivre. La vie c'est précieux. Pour voir des choses qui sont belles. Pour remplir mes yeux, mes souvenirs, ma mémoire. Pour le faire au nom de tous ceux qui en sont incapables; moi, j'ai les capacités physiques pour y arriver. Parce que je pense que j'ai toujours aimé la nature. Je veux la comprendre, je veux voir la nature dans ses plus fortes expressions, je veux voir les plus fortes tempêtes, les plus gros morceaux de glace, les grands déserts. Je veux connaître ça.

Je pense qu'on le fait aussi pour mieux se connaître soi-même. En fait, je me réalise là-dedans. Un photographe qui fait de belles photos, il se réalise dans ses photos, dans ce qu'il fait. Il regarde ses photos, il les développe, il regarde les résultats et il est content. Son émotion passe là-dedans. Moi, c'est par les ascensions, les découvertes des endroits naturels.

Qui vous a donné le goût de mener cette vie ? Est-ce votre père ?

Non. Mes parents n'étaient pas du tout des aventuriers. Mon père était agronome. Il est décédé maintenant. Je dis non, mais mon père m'a toujours appris à respecter la nature. Il a su établir chez moi peut-être les bases dont j'avais besoin pour parcourir le monde. Mon père n'était pas alpiniste; il ne descendait pas les rivières en canot; son rêve n'était pas d'aller au pôle Nord. Moi, je voulais connaître ça. Je ne pense pas qu'il ait eu une influence directe tout de suite.

En fait, mon goût de l'aventure vient d'une question qui m'intriguait quand j'étais enfant : c'est quoi l'horizon ? Ça, c'est l'affaire qui me questionnait. Qu'est-ce qu'il y a là où mes yeux ne peuvent pas voir ? Il doit y avoir quelque chose, le monde ne s'arrête pas là! En escaladant un rocher, je verrais plus loin et ça répondrait peut-être à ma question. Donc, j'ai passé ma vie à courir après l'horizon.

Vous avez certainement eu des craintes en réalisant ces exploits ?

Souvent. J'ai vécu des craintes de toutes sortes : des avalanches, des tempêtes, des chutes de pierre, une tente qui déchire, perdre un compagnon. Beaucoup de choses imprévues sont arrivées. Il y a des dangers, mais la peur, c'est un peu comme un fusible; c'est un avertisseur. Si j'ai peur, c'est que je suis vivant, que je réagis et que je suis encore intelligent.

Vos expéditions exigent beaucoup d'énergie physique et mentale. Avez-vous déjà connu l'épuisement total ?

J'ai connu la fatigue mais pas l'épuisement. J'ai toujours trouvé l'énergie pour continuer. Ça ne veut pas dire que je suis un surhomme. Mes objectifs étaient si beaux, si grands qu'ils sont arrivés par eux-mêmes à me pousser très loin.

On dit que vous êtes croyant. En quoi votre foi a-t-elle une importance dans vos expéditions ?

En fait, on ne peut escalader la plus haute montagne sans toucher une forme de spiritualité; ça m'apparaît impossible. La spiritualité, c'est aussi le questionnement. Je passe ma vie à me questionner pour savoir ce qu'il y a de l'autre bord de la colline. Quand on se questionne, on touche à la spiritualité.

Quant à la prière, elle peut prendre plusieurs formes. C'est une grande réflexion aussi. Ce n'est pas nécessairement de parler à quelqu'un ou d'essayer d'obtenir de l'aide ou une faveur. La prière, c'est un échange de ce qu'on vit avec quelque chose qu'on ne peut pas nommer, qu'on ne peut pas décrire et qui n'appartient ni à l'espace ni au temps. J'ai vu chez d'autres peuples la façon de prier, de s'intérioriser, la façon d'offrir le plus profond de soi, de s'ouvrir un peu. C'est essentiel dans la quête de la beauté. Vous savez, on ne grimpe pas l'Everest pour faire du sport ou se faire les muscles. Pour cela, il suffit d'aller au gymnase à côté. On grimpe l'Everest pour vivre intensément, pour voir le monde d'en haut, pour voir la courbure de la terre, pour vivre un grand sentiment de liberté. On va là pour s'émerveiller, pour vibrer. Dans cet objectif-là, je pense que la prière, dans toute forme qu'elle soit, est essentielle.

Comment envisagez-vous la mort pour l'avoir frôlée à quelques reprises ?

J'ai une peur atroce de la mort. J'essaie d'éviter d'en parler. En fait, même en allant dans des endroits périlleux et dangereux, mon principal souci est de prendre soin de moi et de rester en vie. De prendre soin également de ceux qui sont avec moi dans l'aventure. C'est pour cela que je vis intensément, parce que j'ai peur de la mort. Les gens peuvent croire le contraire, parce qu'on veut partir en expédition : « Il n'a certainement pas peur de la mort avec ce qu'il fait ». Mais non, au contraire. Très souvent, j'ai senti la mort roder : dans l'ascension de l'Everest et vers le pôle Nord; dans les tempêtes où on se demande si on s'en sortira; lorsque j'ai vu des avalanches, des chutes de glace, des ponts de neige qui cèdent au-dessus les crevasses, des traces d'ours polaire autour de sa tente.

À quoi pensiez-vous dans ces moments difficiles ?

Que je peux tout faire pour rester en vie ! Que c'est le temps d'être en vie ! Quand on est proche de la mort, c'est le temps d'être vivant, de trouver une solution, de réfléchir, de sortir de cette situation-là, pas de façon nécessairement précipitée, mais rapide. C'est de trouver la solution. Je veux m'éloigner de la mort.

Le problème, c'est que, dans le genre d'expéditions que je fais, cela amplifie les émotions. C'est comme si on mettait un zoom sur la vie. Les joies sont plus intenses, les déceptions sont plus fortes aussi et les tristesses sont plus grandes. Ça amplifie la vie. Et sachant que la vie et la mort se tiennent main dans la main, on ne peut s'approcher de la vie sans s'approcher de la mort. Si vous amplifiez la vie, vous vous rapprochez de la mort. C'est comme cela que je l'ai vue de près, pas parce que je suis allé vers elle, mais parce que j'ai amplifié la vie.

Vous craignez la mort, mais qu'avez-vous fait pour l'éviter dans vos expéditions ?

Des choses sont plus fortes que soi. Une avalanche, par exemple. Et mes mains ne sont pas assez grandes pour arrêter le vent de l'Antarctique. L'inévitable ne m'est pas arrivé. Appelle-t-on ça le destin ? Je n'en sais rien. Des fois, même si j'avais voulu éviter la mort, j'en aurais été incapable. Si un pan de montagne me tombe dessus, c'est fini.

Si on avait à décider de sa mort, dans quel genre de monde serions-nous ? C'est l'incertitude qui fait qu'on est beau, souriant, qu'on apprécie la vie. Imaginez-vous si tout le monde en naissant avait dans sa poche ou imprimé sur le front la date où sa vie s'arrêtera. Les projets n'existeraient plus.

Vous allez bientôt avoir 51 ans. Allez-vous continuer de relever des défis qui effraient la plupart des gens ?

Moins quand même, mais j'ai encore de beaux défis à relever, de belles montagnes à escalader. J'ai encore des choses à faire. Des ascensions en Amérique du Sud et en Europe. Puis, aussi, l'écriture d'un livre. Je suis à l'écrire actuellement. Je raconterai justement ce que c'est que de passer sa vie à courir après l'horizon. Ce n'est pas un journal de bord. Il s'agira de réflexions sur ce que j'ai été chercher et ce que j'ai trouvé.

Vous avez perdu un compagnon, Yves Laforest, disparu en août 2003 dans une rivière de Colombie-Britannique. Est-ce que cette tragédie a ralenti vos activités ?

Ça m'a ralenti un peu, je dois l'avouer. C'était un très bon ami. C'est l'une des premières fois dans ma vie qu'une tragédie me ralentisse. Ça m'a fait poser mon sac à dos. Pas pour toujours. Me connaissant, je sais que ça me revient, mais ça m'a affecté au point tel que cela a repoussé quelques projets. Nous n'avons pas fait d'expédition ensemble. Sa carrière d'alpiniste s'est principalement déroulée dans les dix années où je vivais dans les Alpes françaises, entre 1980 et 1990.

Vous avez un enfant. Suivra-t-il vos traces ?

J'ai un fils, Yoann, âgé de 21 ans, qui étudie à l'université. Il ne suivra pas mes traces. On a fait beaucoup de choses ensemble : de belles descentes de rivières, plusieurs excursions, du rafting. Nous sommes allés dans les Rocheuses. Il est étudiant en arts à l'UQAM. Il aime la sculpture et la peinture. J'aurais une peur terrible si Yoann devenait explorateur. Je ferais tout pour qu'il réussisse, je l'aiderais, je ne refuserais pas. Mais si mon fils m'annonçait qu'il veut grimper l'Everest, je ne dormirais plus. Je connais le danger qui est là.

Nathalie Tremblay, votre compagne, prend-elle part aux expéditions ?

Dans toutes mes ascensions, elle est là. Quelquefois, elle les fait avec moi. Nathalie a réussi de grandes ascensions. Elle est la première Québécoise à avoir atteint le sommet du mont Vinson, la montagne la plus froide du monde (Antarctique; 4 897 mètres). Elle a été la première Québécoise également au sommet de l'Europe, le mont Elbrous, en Russie. Dans le cas de l'Everest, elle était au camp de base. J'ai besoin d'elle. J'ai besoin de son amour si je veux réussir l'ascension des plus belles et des plus hautes montagnes au monde. Quand on escalade de grandes montagnes, il ne suffit pas de savoir faire un nœud dans une corde. On a besoin de beaucoup plus.

Vivez-vous de vos conférences ?

Oui, mon principal boulot est d'être conférencier pour les entreprises. Les commanditaires sont rares. J'en ai eu seulement quelques-uns en trente ans d'expéditions. Cela représente au plus 15 pour cent des dépenses totales. Il y a une différence entre un commanditaire et un fournisseur de produits. C'est un financement à la fois personnel et, quelquefois, un apport de commanditaires. Dans ma deuxième expédition de l'Everest, je n'avais pas de commanditaire et je n'en voulais pas.

Comment percevez-vous la fin de la vie ?

Je ne l'imagine pas tellement, moi. C'est une réflexion que j'évite un peu. Peut-être parce que je suis un peu trop peureux. On n'a pas tous les mêmes rapports avec la mort. Avec Nathalie, la femme que j'aime, on arrive quelquefois à discuter de cela. Elle m'impressionne car elle a une attitude très logique par rapport à ça. Il y a une fin, c'est normal, on va tous y passer. Et moi, j'ai peur. C'est curieux, mais je trouve ça bien de sa part qu'elle sache avoir une attitude très rationnelle. Moi, je n'arrive pas à mettre du rationnel là-dedans, je n'y mets que de l'émotif.

Message à Yves Laforest
Disparu en août 2003

Cher Yves,

J'apprends que nous ne t'espérerons plus, qu'il faudra cesser de t'attendre, que nous n'aurons plus ta voix au bout du fil qui nous dit que tu es de passage à Montréal et qu'il faut absolument se voir et casser la croûte pour jaser de montagnes, d'horizons, d'amour et de vie.

Il faudra que je me répète souvent que tu es resté près de la nature, en silence cette fois. Il faudra bien accepter que le torrent de la rivière t'ait gardé pour lui seul comme un trésor si précieux qu'il ne veut partager. Les rapides tumultueux me rendent furieux et jaloux, mais il faut admettre qu'ils ont bien saisi quel être exceptionnel tu es.

Si tu crois être seul là-bas, tu te trompes. Combien de jeunes rencontrés dans les écoles sont près de toi pour se motiver à ne pas lâcher ? Combien d'alpinistes, d'amoureux de la nature t'offriront leurs propres aventures ? Ton souvenir restera vivant pour tous les Québécois qui ont célébré tes succès, ton exploit. J'ose espérer que les vents de l'hiver m'apporteront de tes nouvelles. J'ose croire que le sommet de l'Everest se souviendra de tes pas.

Tu me manques Yves. Tu nous manques terriblement.

Bernard Voyer

Entrevue et texte : Gabriel Berberi
Publié dans la revue Profil - Printemps
 2004

Classé dans : Rencontres Publié par : Fédération des coopératives funéraires du Québec

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